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  • PIERRE CHODERLOS DE LACLOS

    LES LIAISONS

    DANGEREUSES

    Introduction, notes, bibliographie et chronologie par Ren POMEAU

    Bibliographie mise jour par Chiara GAMBACORTI (2006)

    GF Flammarion

  • Imprimerie nationale, Paris, 1981. Flammarion, Paris, 1996. dition mise jour en 2006. ISBN : 978-2-0807-1294-3 978-2-08-127104-3

  • INTRODUCTION

    En 1960, lors des discussions sur le film de Roger Vadim et Roger Vailland, deux griefs peu compatibles se mlaient : ou bien on reprochait aux cinastes une infidlit flagrante l'uvre de Laclos ; ou bien on accusait l'indcence de personnages et de squences tirs du roman. Ce qui impliquait que les Liaisons relevaient d'une classe X de la littrature. Ainsi se perptuait une longue tradition, rsume par Petit de Julleville, lorsqu'il soupirait, en 1898 : On a hte de fermer ce livre, malgr le talent de l'auteur ... Ce livre qui avait t au moins quatre fois condamn pour atteinte aux bonnes murs. C'est par provocation que Maupassant avait choisi de signer certaines de ses chroniques : Guy de Valmont. Seuls, au sicle dernier, des non-conformistes, un Stendhal, un Baudelaire, osaient exalter l'ouvrage qu'il tait de bon ton de considrer, avec Charles Nodier, comme un Satiricon de garnison . Les Liaisons dangereuses, dangereuses pour l'innocence des lecteurs, et surtout des lectrices : en fonction d'une telle apprciation, un personnage de Louis Guilloux (Le Sang noir, 1935), pour sduire une jeune fille, lui donne encore lire le roman de Laclos (conjointement avec Lamiel). Le fait est pourtant qu'au XXe sicle les ractions

    hostiles s'attnuent, jusqu' disparatre. La socit ayant chang, le public apparemment ne se sent plus

  • concern par le tableau de ce que Laclos appelait, avec Rousseau, les murs de [son] temps . Non que nous soyons devenus plus moraux. Mais dans le monde d'aujourd'hui aucun homme, assurment, ni aucune femme ne se trouve plus dans les conditions qui permirent au vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil d'tre ce qu'ils furent. En outre, depuis le dbut de ce sicle, on a com-

    menc mieux connatre Laclos. La publication d'indits, la dcouverte de textes oublis ont rvl une figure singulirement plus complexe que celle qu'on imaginait partir des seules Liaisons dange-reuses : ce travail a eu son couronnement dans l'dition en 1979 de ses uvres, pour la premire fois vrita-blement compltes. Simultanment s'est opre une relecture du clbre roman. Aprs la publication des notes de Baudelaire1, Gide, Giraudoux, Malraux, Vailland y font apparatre une signification et une porte qui ont retir l'uvre de l'enfer des curiosa bien crits. Le roman de Laclos, en un sens, a gagn se dta-

    cher de son temps. Il reste cependant qu'on appauvrit cette uvre, comme toute autre, qu'on accrot les ris-ques de contresens, quand on fait abstraction de la personnalit de son auteur, quand on l'isole du contexte d'poque et de la littrature ambiante, commencer par les autres uvres du romancier. Nous nous proposons ici de retrouver ce que furent

    Les Liaisons dangereuses en 1782, pour Laclos et pour ses contemporains, persuad qu' partir de l nous mesu-rerons mieux ce qu'elles sont aujourd'hui pour nous.

    Un mtore dsastreux, sous un ciel enflamm.

    Longtemps, dans la socit franaise du XVIII

    e sicle, le thtre avait t le lieu o se crait

    1. Parues en 1903, par les soins d'Edouard Champion, avec le trait de Laclos sur L'Education des femmes.

  • l'vnement littraire. Bientt la premire du Mariage de Figaro devait encore attester que la scne restait le foyer d'une vie parisienne trs anime, remarquable-ment sensible aux vertus de la littrature. Mais dj, quelque vingt ans plus tt, la sortie sensation de Candide, puis celle de La Nouvelle Hlose avaient manifest la promotion des romans dans la faveur publique : ouvrages toujours mpriss ; mais il n'en est pas, crira Laclos, de plus gnralement recher-chs et plus avidement lus 1 .

    L'auteur des Liaisons dangereuses le savait mieux que personne. Car au XVIIIe sicle, et peut-tre jusqu' nos jours, nul roman n'a fait sa publication plus de fracas que celui-l. Les dates et les chiffres sont ici parlants. Le 16 mars 1782, le libraire Durand signe avec un certain Delaclos, capitaine d'artillerie , un contrat pour l'dition d'un livre qui s'intitule alors Le Danger des liaisons. Durand, sans doute peu persuad du succs de cette nouveaut, avait pris ses srets en cas d'chec. Les 1 200 premiers exemplaires vendus le seraient au profit exclusif de l'diteur. L'auteur ne toucherait de droits que sur les 800 autres. Le tirage en effet tait fix 2 000. Chiffre modeste, notre estime, mais correspondant au march du livre de l'poque, et d'autre part dtermin par les conditions encore artisanales de l'impression (il fallait dfaire la composition des feuilles tires pour composer les sui-vantes). Le livre sort des presses dans les premiers jours

    d'avril 1782. Or voici qu'immdiatement il suscite une immense clameur. Mme Riccoboni, romancire senti-mentale, amie de la famille Laclos, crit vers le 10 au fils de M. de Chauderlos pour lui dire son motion indigne. Tout Paris, lui mande-t-elle, s'empresse vous lire, tout Paris s'entretient de vous. A tel point que la reine Marie-Antoinette elle-mme, qui aimait jouer avec le feu, fait acheter l'ouvrage scanda-

    1. uvres, p. 447 : par l'abrviation uvres nous renvoyons Laclos, uvres compltes, texte tabli, prsent et annot par Lau-rent Versini , Paris, Bibliothque de la Pliade, 1979.

  • leux : elle le place dans sa bibliothque habill d'une reliure muette ses armes. Autre lecteur qu'on peut reprer dans la foule : Beaumarchais, qui conservera aussi dans sa bibliothque un exemplaire de la pre-mire dition ; occup crire, ou rviser, Le Mariage de Figaro, il transfre Suzanne une rflexion de la marquise de Merteuil 1. C'est un bonheur, concde Mme Riccoboni, d'occuper les habitants de cette immense capitale. Voil prcisment le mal : le succs rpand le poison dans l' immense capitale . La page de titre annonce que le roman, fictivement imprim Amsterdam, se trouve Paris, chez Durand neveu, libraire, la Sagesse, rue Galande . On l'y trouve si bien, en effet, qu'en quelques jours les deux mille exemplaires sont puiss. Le 21 avril, Durand signe un avenant avec Laclos pour une nou-velle dition. Il procde en toute hte, incorporant dans la nouvelle impression des cahiers restant de la prcdente. Durand tirera encore, dans cette mme anne 1782, neuf autres ditions (en oubliant, semble-t-il, d'en informer Laclos et de lui verser des droits). A quoi s'ajoutent cinq ditions, pirates par divers libraires.

    Il est connu qu' l'poque le succs d'un livre sa sortie s'valuait d'aprs le nombre des rditions et contrefaons. Avec seize ditions en 1782, Les Liaisons dangereuses sont rapprocher de Candide qui avait obtenu en 1759 un chiffre quivalent d'impressions faites en diverses villes d'Europe. Le choc ici est plus violent encore en ce sens que le scandale, en un pre-mier temps, se limite Paris mme. L'ouvrage est port d'abord par la rumeur orale. Les Liaisons font la matire des conversations , dans les cercles, aux foyers des thtres, dans les cafs. On invente des anecdotes, que la rputation du livre rend vraisembla-bles. Laclos invoquait l'attestation d'une bonne mre , recommandant sa fille la lecture des Liaisons

    1. L'exemplaire de Marie-Antoinette, de la premire dition, est aujourd'hui la Bibliothque nationale.

  • le jour de son mariage . A quoi Rtif oppose un autre exemple : une mre, mais celle-ci impru-dente , avait laiss traner le roman de Laclos. Elle doit l'arracher des mains de sa fille, dj parvenue la troisime partie. Or la demoiselle, ge de quinze ans (l'ge de Ccile), accorde un homme de quarante-cinq ans (l'ge de Rtif ?) les dernires faveurs pour qu'il lui procure la fin du roman. Rtif conclut, beno-tement : O mres, soyez prudentes 1 ! On colporte d'autres histoires. La marquise de

    Coigny a ferm sa porte Laclos. Vous connaissez, a-t-elle dit son suisse, ce grand monsieur maigre et jaune qui vient souvent chez moi ; je n'y suis plus pour lui. Si j'tais seule avec lui, j'aurais peur , ajoute cette dame, pourtant, nous dit-on, plus que galante . C'est que justement elle avait cru se recon-natre en la marquise de Merteuil2. Car la malignit mondaine s'applique identifier

    parmi les personnes en vue les originaux dont Laclos se serait inspir. En mai, on fait circuler dans Paris une clef gnrale . A ce moment l'autorit inter-vient. On arrte la vente du livre (qui continuera cependant tre dbit sous le manteau ) ; on interdit toute publicit dans les catalogues des librai-res ; on le fait retirer des cabinets de lecture. Enfin le ministre de la Guerre, le vieux marchal de Sgur, s'inquite de tout ce bruit que fait un officier en cong. Le 24 mai, il lui intime l'ordre de rejoindre son corps, prsentement en garnison Brest. Laclos obit. Alors prennent fin pour lui ces semaines enivrantes, pendant lesquelles il avait t Paris l'homme qu'on craint, qu'on admire, qu'on fte (ce sont les termes de la Correspondance littraire). Mais le tumulte se pro-longe, lui absent : les Mmoires secrets continuent

    1. Rtif de la Bretonne, Monsieur Nicolas ou le Cur humain dvoil, cit par A. et Y. Delmas, A la recherche des Liaisons dange-reuses , Mercure de France, 1964, p. 16.

    2. Comte Alexandre de Tilly, Mmoires, dition Ch. Melchior-Bonnet, Paris, Jonquires, 1929, t. I, p. 201-202.

  • parler des Liaisons, quelque temps encore, comme tant le livre du jour. Les nouvelles la main et les correspondances lit-

    traires avaient pris le relais des conversations pari-siennes. Leurs relations font comprendre les pourquoi du scandale. Ce roman cruel blessait l'opinion contemporaine en ses plus chres complaisances. D'entre de jeu, Laclos ironisait sur l'autosatisfaction de ce sicle de philosophie, o les lumires, rpan-dues de toutes parts, ont rendu, comme chacun sait, tous les hommes si honntes et toutes les femmes si modestes et si rserves 1 . L'histoire de Valmont et de Mme de Merteuil est ressentie comme une dnon-ciation insupportable. Aprs coup on y reconnatra un signe prcurseur du cataclysme rvolutionnaire : un de ces mtores dsastreux qui ont apparu sous un ciel enflamm, la fin du XVIIIe sicle , crira le comte de Tilly, en avouant avoir t, en son temps, un admirateur passionn de ce roman2. Dans l'motion du scandale, on oppose Laclos

    plusieurs rponses, parfois contradictoires. On sou-tient ou bien que des caractres aussi infmes ne peuvent exister3 ; ou bien que, s'ils existent, ils ne sont pas reprsentatifs : il ne fallait pas donner pour les murs du sicle ce qui n'est au fond que l'his-toire d'une vingtaine de fats et de catins 4 . Enfin, en admettant mme que le romancier ait raison, il n'avait pas le droit de montrer de telles horreurs. Il l'avait d'autant moins qu'il le fait avec infiniment de talent. Le scandale en effet s'accrot de la perfection de l'ouvrage, qu'on reconnat digne, dans son genre, d'occuper une place classique dans les meilleures bibliothques 5 . Le roman du libertinage n'est certes pas en 1782 une nouveaut. Mais ni Crbillon, ni Dorat, ni leurs innombrables mules n'avaient jamais

    1. Dans l' Avertissement de l'diteur , t. I, p. 65. 2. Edition cite, t. I, p. 227. 3. C'est l'opinion de Mme Riccoboni. 4. La Harpe. 5. Tilly, op. cit., t. I, p. 221.

  • expos les murs libertines avec cette force qui donne aux Liaisons l'apparence d'une cration sans prc-dent. On admire donc, mais avec humeur , comme l'crit bientt le protestant Chaillet, lequel, aprs en avoir longuement entretenu ses lecteurs de Neuchtel, conclut qu'il faut mettre le livre de Laclos l'index .

    Sur la moralit ou l'immoralit des Liaisons dange-reuses, sur la conformit ou non aux murs du temps , sur l'art avec lequel est agence cette histoire, la presse contemporaine du scandale entamait un dbat qui allait longtemps se poursuivre.

    Laclos avant Les Liaisons dangereuses.

    L'auteur tait rest jusqu'alors peu prs un inconnu. Aujourd'hui encore, malgr les recherches biographiques, l'homme qu'il fut avant 1782 nous chappe. Ce que nous savons de sa vie : la sduction La Rochelle de Marie-Soulange Duperr, la nais-sance de leur fils, leur mariage rgularisant la situa-tion, le conflit de l'officier avec le ministre de la Guerre au sujet de Vauban, l'engagement de Laclos au service de la cause orlaniste, la part qu'il prit aux vnements ayant suivi le 10 aot 1792, son incarc-ration sous la Terreur, puis aprs un temps de retraite le concours apport dans la coulisse Bonaparte le 18 Brumaire ; ce dont il est rcompens par une rin-tgration dans l'arme avec le grade de gnral d'artil-lerie ; enfin ses deux campagnes en Italie, qui devaient le conduire Tarente, o il mourut le 5 septembre 1803 : tous ces pisodes, assez bien connus, sont pos-trieurs la publication de son roman. La premire lettre personnelle de lui qui nous soit

    parvenue date du 8 avril 1794 : il crit sa femme de la prison de Picpus, la veille, croit-il, d'tre guillo-tin. Suit une correspondance assez abondante, aujourd'hui intgralement publie par les soins de Laurent Versini. S'adressant sa femme et ses enfants, il s'y rvle sans dfaillance le meilleur des

  • poux et des pres : un sentimentaire , ne vivant que pour l'affection des siens. On ne cesse de s'tonner : le mme homme a-t-il pu tracer de telles lettres et inventer celles des Liaisons dangereuses ? Si toutes sortes d'vidences ne s'y opposaient, on imagi-nerait que Laclos fut l'un de ceux dont on prtend qu'ils prtrent leur nom un crivain d'une tout autre envergure, soucieux de demeurer dans l'ombre. Rarement l'incompatibilit a paru aussi totale entre l'individu, dont le biographe relate les sentiments et les actions, et l'auteur, crateur d'une uvre puis-sante.

    Sur Laclos avant 1782, nous ne sommes gure ren-seigns que par son dossier aux archives anciennes de la Guerre. On ne s'attend pas que des tats de service nous rvlent ses secrtes penses. On le voit avancer lentement. Sous-lieutenant en 1761, il n'est encore que capitaine vingt ans aprs. Ce qui ne saurait surprendre en temps de paix, s'agissant d'un officier de toute petite noblesse, sans protection. Quand il crit son roman, il doit avoir derrire lui

    un certain nombre de liaisons fminines. Il le confirme, quand il rpond Mme Riccoboni qu'il s'est beaucoup occup des femmes : Et comment s'en occuper et ne les aimer pas ? Dans sa vie de garnison, il a pass six annes Grenoble (1769-1775) : on prtend que son roman doit quelque chose aux relations noues pendant ce long sjour. Or, vingt-cinq ans aprs, gnral d'artillerie, en route pour l'Italie, il s'arrte quelque temps dans cette mme ville. Il crit sa femme, qu'il sent inquite cause de ses liaisons d'autrefois. Il l'assure qu'il n'a revu que deux de [ses] anciennes connaissances, toutes deux hommes 1 . Il en revoit pourtant aussi deux autres, qui sont des femmes, la fine fleur de l'aristo-cratie ; il s'empresse d'ajouter : Cela s'est pass trs poliment, mais c'est tout2. Sa discrtion ne nous

    1. uvres, p. 911. 2. uvres, p. 930.

  • permettra pas d'en savoir davantage. Ses expriences amoureuses, autant qu'on peut les deviner, n'eurent rien que de fort banal. On ne lui attribue aucun exploit comparable ceux de Valmont ou de Prvan. Comme on le voit par ce qui advient celui-ci dans le roman, une aventure galante faisant scandale ne lais-sait pas alors indiffrente l'autorit militaire. Mais le dossier de Laclos ne conserve aucune trace d'un clat de cette sorte.

    Quelques aspects cependant sont retenir, non certes comme explication des Liaisons, mais comme ayant du rapport avec l'uvre. Laclos eut pour voca-tion premire et dfinitive l'arme. Il entre dans l'artillerie parce que, a-t-on dit, cette arme o la comptence est exige s'ouvrait ceux qui, comme lui, ne possdaient pas les quatre quartiers de noblesse obligatoires. Mais on peut penser aussi qu'il l'a choisie par got. Il se distingue de la foule des militaires, exerant le mtier par routine. Il se montre un novateur, attir par la recherche. Pendant qu'il rdige son roman, il est affect l'le d'Aix, avant-poste de Rochefort. Il a mission d'y construire un fort, contre une ventuelle attaque anglaise. Or l'ouvrage dessin par son patron, le marquis de Mon-talembert, est d'une conception rvolutionnaire, rom-pant avec la tradition de Vauban. Les forts l'ancienne mode laissaient les soldats exposs au feu de l'ennemi, plus meurtrier par suite des rcents pro-grs de l'armement. Montalembert et Laclos veulent leur substituer la fortification perpendiculaire , mettant les dfenseurs couvert sous des casemates. En outre, ils avaient mis au point un nouveau modle d'afft, assurant aux pices d'artillerie un champ de tir plus tendu. Toutes nouveauts mal vues du ministre : l'esprit de recherche entrane Laclos dans une polmique contre la mmoire de Vauban, qui brise sa carrire militaire. Lorsqu'il revient aux choses de la guerre sous la Rvolution, il s'occupe encore d'une innovation, promise un bel avenir. A plusieurs reprises, et mme incarcr sous la Terreur,

  • il procde des essais sur le boulet creux , qui deviendra l'obus.

    Par l se manifeste chez Laclos un tour d'esprit la fois inventif, minutieux et calculateur. L'influence du mtier ne se traduit pas seulement dans son roman par l'abondance du vocabulaire militaire, invitable d'ailleurs sous la plume de personnages menant des entreprises de conqute amoureuse. Il est plus impor-tant de noter que l'imagination combinatrice qui est la sienne trouve s'employer dans la mise au point d'une intrigue aux mcanismes bien ajusts. Occup professionnellement de plans de dfense et d'attaque, l'artilleur Laclos fait l'histoire des campagnes de Valmont, de la Merteuil, le choc des stratgies abou-tissant, comme il arrive souvent la guerre, des rsultats non prvus. Un autre aspect de sa personnalit est son got des

    lettres. Le cas de Laclos illustre la diffusion de la cul-ture littraire dans la socit de son temps. Il s'est donn lui-mme une formation que ne lui avait cer-tainement pas dispense l'cole militaire de La Fre. Il prtera ses hros, Valmont et Mme de Merteuil, sa propre pratique des uvres. Comme eux, il lit pour le plaisir, et aussi pour chercher des prcdents, des rgles suivre. Les citations ou allusions de ses per-sonnages, compltes par les donnes de ses autres crits, permettent de dresser l'inventaire de ce qu'il aime, ou de ce qu'il connat. Il est au fait des livres la mode : le Dictionnaire philosophique de Voltaire 1, les Contes moraux de Marmontel ; de Rousseau L'mile, et assurment les Discours dont s'inspireront ses essais sur L'ducation des femmes. Il est videmment amateur de romans. Relit-il, comme sa Merteuil, les rotiques (Le Sopha de Crbillon, l'Alosia, et d'autres) pour se prparer un rendez-vous ? On ne doute pas en tout cas, aprs l'enqute de Laurent Versini, qu'il ne connaisse fort bien la copieuse production des romans

    1. Il en cite, dans une lettre sa femme, la dfinition de l'amour : toffe de la nature que l'imagination a brode , uvres, p. 1058.

  • libertins du temps. Mais sa prfrence avoue va au roman sentimental et moralisant : en premier lieu Julie ou la Nouvelle Hlose. Si son Valmont la cite volontiers en la profanant , selon le rdacteur , lui-mme s'y rfre, travers son personnage, pour honorer cette uvre sous le patronage de laquelle il place son texte, par l'pigraphe du titre. Aprs la Julie de Rousseau vient dans son estime la Clarisse de Richardson : cette hrone vertueuse et malheureuse Mme de Tourvel au bord de l'abme aura vainement recours.

    Laclos n'est certes par un homme de bibliothque. Pour lui comme pour ses contemporains, c'est le thtre qui ouvre l'accs le plus direct la littrature. Ses personnages, Paris, vont peu prs tous les soirs au spectacle : Comdie-Franaise, Comdie-Italienne, Opra. Mme de Merteuil y a sa loge, comme sans doute Mme de Volanges. On se rend dans les thtres pour se montrer, pour rencontrer les gens du monde ; on ne laisse pas pourtant de retenir quelque chose de ce qui se joue sur la scne, lorsque la pice est bonne. Aussi, conformment aux vraisemblances, la mmoire de ses personnages est-elle meuble de rminiscences, comme l'tait la sienne. Que Laclos ait suivi assidment les spectacles parisiens pendant ses permissions, qu'il ait tir profit en province d'une vie thtrale fort active, c'est l'vidence mme. Au fil de son texte on repre des rfrences aux classiques : Racine (mais non Cor-neille), Molire, Regnard ; des comdies de la pre-mire moiti du sicle, alimentant les rpertoires pro-vinciaux : Piron, Gresset, la Nanine de Voltaire ; parmi les nouveauts, On ne saurait penser tout de Sedaine, remis en vogue grce Beaumarchais, et le patriotique Sige de Calais de Du Belloy. Laclos cite toujours de mmoire, plus ou moins inexactement. Il arrive mme que se prsente sous sa plume un vers nerveux, frapp comme un alexandrin tragique de Voltaire :

    Ses bras s'ouvrent encor quand son cur est ferm ou bien :

    Ces tyrans dtrns devenus mes esclaves.

  • Rminiscence ? ou invention du romancier, la manire de ...? Laclos, qui a l'habitude de signaler en note l'origine de ses citations, avoue ici qu'il hsite 1. Une tude de son style montre en tout cas quel point il s'est imprgn du langage thtral. A l'analyse, Les Liaisons dangereuses se rvlent un texte nourri de littrature. Ce roman d'un amateur des lettres doit son origine peut-tre tel ou tel pisode vcu, mais plus certainement aux uvres qui enrichissent l'uni-vers intrieur de Laclos.

    Assez tt, il s'tait essay crire, dans les formes que favorise l'ambiance de l'poque. Rien de plus banal au XVIIIe sicle que l'homme de bonne compa-gnie s'exerant versifier pour divertir les socits qu'il frquente. L'Almanach des Muses et les priodi-ques similaires remplissent leurs fascicules de ces pro-ductions mondaines. Laclos apporte sa contribution, ni pire ni meilleure que tant d'autres : A Mademoi-selle de Saint-S... en lui envoyant des mirabelles de Metz , A Mademoiselle... : Dois-je croire ce qu'on m'crit ?... , A Mademoiselle... : Jeune Agla , etc. Esprit, galanterie, grivoiserie parfois (La Procession, Le Bon Choix, dans le got des contes en vers de La Fontaine) : le registre troit de ces bagatelles confirme au moins que Laclos dit vrai quand il s'avoue Mme Riccoboni fort occup des femmes . On soup-onne que ces Agla, Egl, Rosire (sic), Zlis, et autres, ne furent point pour lui des tres de pure fic-tion. Vers 1777, on le voit se risquer des entreprises

    plus ambitieuses : une rponse en vers une question pose dans le Mercure sur la jalousie, propos de la Zare de Voltaire. Le ton ironique qu'il adopte lui russit assez bien. Mais quand il vise plus haut, il trbuche. Son Eptre la mort (1777), dans le genre sentencieux, aligne avec peine les lieux communs. La mme anne, il tente de s'imposer par un brillant succs : il fait jouer l'Opra-Comique une adap-

    1. Lettre LXXXI.

  • tation d'Ernestine, roman de Mme Riccoboni, sur la musique d'un compositeur la mode. Pour la pre-mire, il a runi un auditoire de choix : la reine est prsente, ainsi que Madame sur du roi, et la com-tesse d'Artois, belle-sur de Louis XVI. Hlas ! la pice est hue du commencement jusqu' la fin .

    Il est la veille alors de commencer son roman ; il se souviendra de plusieurs situations et pisodes d'Ernestine. Mais rien dans ces productions, et surtout dans les plus travailles d'entre elles, qui annonce un auteur capable d'crire une uvre telle que les Liaisons.

    La rdaction des Liaisons dangereuses.

    Pour clairer les origines de l'uvre, il n'est pas superflu de prciser la chronologie de sa composi-tion.

    Pariset, dans une notice ncrologique inspire par la famille, crit que Laclos tait, lorsqu'il fit [son roman], relgu dans l'le d'Aix [ l'embouchure de la Charente], qui n'est habite que par des pcheurs . Il avait reu son affectation ce poste le 30 avril 1779. Il y reste pendant vingt-trois mois, coups par une permission, de janvier juin 1780, qu'il passe Paris. Nous pouvons nous reprsenter ce que fut la tche

    militaire du capitaine de Laclos, pendant qu'il labo-rait Les Liaisons dangereuses. Son chef, le marquis de Montalembert, a publi en 1790 des Observations sur les nouveaux forts qui ont t excuts : l'un de ces forts, qu'il dcrit en dtail, est celui d'Aix. Il en ressort que Laclos avait commander un dtachement assez important, environ 500 hommes. Sans doute devait-il rsider sur l'le, pendant que son suprieur avait son poste de commandement sur le continent. Laclos est l'un de ces crivains pour qui le monde extrieur n'existe pas. Dans l'abondante correspondance qu'il

  • adressera aux siens au cours de ses deux campagnes en Italie, peu prs rien n'a trait aux paysages ou l'aspect des villes : parmi tous les voyages d'Italie du XVIIIe sicle, le sien se distingue par une absence totale non seulement de pittoresque, mais d'attention aux particularits du pays. A Aix, le sablonneuse et plate, assez loigne de la cte, il n'eut certainement aucun effort faire pour s'abstraire du paysage marin, pendant les trois ts, les trois automnes, le printemps et l'hiver qu'il y passa. On l'imagine exclusivement occup, sur le terrain, de sa fortification perpendicu-laire , et, dans sa chambre, de son manuscrit des Liaisons. La rdaction devait tre trs avance, sinon

    acheve, le 4 septembre 1781, lorsqu'il demanda un nouveau cong de six mois. Le 10 octobre, il sollicite une permission tacite, accorde le 12 dcembre : cette date, il est Paris, ou sur le point d'y arriver pour l'ultime mise au point de son ouvrage. Ce calendrier est confronter avec un document

    capital : le manuscrit autographe des Liaisons dan-gereuses. Les papiers de Laclos taient passs entre les mains de son troisime enfant, Charles : en 1849, la veuve de celui-ci les dpose la Bibliothque natio-nale, o ils sont conservs sous la cote F. fr. 12845. Dans ce dossier, 93 feuillets donnent le texte du roman. A l'apparence matrielle du document, le lec-teur, sans tre graphologue, a l'intuition de ce qu'tait la personnalit du scripteur. De petits carac-tres, fins et dlis, trs serrs sur la page, qu'ils rem-plissent, recto et verso, en rduisant presque rien les intervalles et les marges. On a l'impression d'un Laclos minutieusement conome de son papier, appliqu raliser sur sa page une densit maximale de l'criture. Le manuscrit se prsente comme une mise au net,

    supposant l'existence de brouillons antrieurs. Cer-taines des erreurs s'expliquent comme des fautes de copie. Ce n'est pas non plus l'exemplaire remis l'imprimeur. Outre qu'il ne porte aucune marque en

  • vue de l'impression, il donne un texte et un classe-ment des lettres sensiblement diffrents de l'dition originale. Laclos a certainement tabli un autre manuscrit, plus net et plus lisible, destin au libraire Durand. Le manuscrit prvoyait seulement deux parties,

    assez dsquilibres, puisque la premire s'arrtait aprs la lettre 70 1 ; la seconde commenait au moment o Valmont revient chez sa tante pour achever la conqute de la Prsidente : elle contenait ainsi cent cinq lettres. L'dition ralisera, en quatre parties, une rpartition plus harmonieuse. Laclos a utilis successivement deux sortes de papier : un papier blanc jusqu' la lettre 79 inclusivement, ensuite un papier bleut, un peu plus grand, sur lequel sont aussi crits l'Avertissement de l'diteur et la Prface du rdacteur (manifestement rdigs en dernier lieu). Le passage du papier blanc au papier bleu correspond, non pas exactement, mais peu prs, au passage de la premire la deuxime partie du manuscrit. On est ainsi amen supposer une rdaction en deux phases : peut-tre la premire en 1779, la seconde partir de juin 1780, aprs la per-mission parisienne de six mois. On remarque sur le manuscrit, du point de vue

    chronologique, une bizarrerie. On sait que dans l'di-tion Laclos a renonc prciser l'anne o se situe l'action. Chaque personnage, mme la lgre Ccile, date avec soin le jour et le mois, mais le millsime est laiss dans le vague : 17.. . C'est seulement d'aprs la circonstance qui retient Gercourt au loin, savoir les oprations militaires en Corse, qu'on peut dduire que nous sommes en 1768-1769, ce qui s'accorde avec la rfrence une pice de Du Belloy de 1765. Mais sur le manuscrit certaines lettres por-

    1. Les lettres sont, dans le manuscrit, numrotes en chiffres arabes : nous emploierons cette numrotation pour renvoyer au manuscrit. Les renvois l'dition se feront par des numros de lettres en chiffres romains.

  • tent une date complte (ou plus complte). En voici le relev :

    lettre 11 13 aot 1778 lettre 86 25 septembre 1780

    lettre 33 22 aot 177. (sic) lettre 90 27 septembre 1780 lettre 83 23 septembre 1780 lettre 113 15 octobre 1781

    lettre 84 24 septembre 178.

    (sic) lettre 130 4 novembre 1780

    lettre 85 25 septembre 1780

    En outre la lettre 125, date du jeudi 28 octobre, se situerait en 1779, anne o cette date tombe un jeudi.

    Il est impossible d'admettre que Laclos ait jamais conu l'action de son roman comme devant s'tendre sur trois ou quatre annes. Le sujet mme implique que le drame se noue et se dnoue en une dure n'excdant pas six mois : d'un mois d'aot au mois de janvier suivant. Les dates du manuscrit signifient seulement que le romancier, initialement, eut parfois l'ide de placer les vnements l'poque exactement contem-poraine de la rdaction. Les mois et les jours sont ncessairement dtermins par la situation de la lettre dans la trame chronologique du roman. Mais l'anne est sans doute celle o Laclos crit (ou recopie) cette lettre : l'hypothse avance par Laurent Versini parat la seule explication plausible des datations compltes du manuscrit. En ce cas il faudrait faire remonter le dbut de la rdaction 1778, au moment o Laclos aprs une mission Valence est de retour en sa garnison de Besanon. Il est mme possible de prciser davantage l'hypothse. Les deux lettres 11 et 33, dates de la dcennie 1770, seraient antrieures la permission de Laclos de janvier juin 1780 : elles appartiennent la partie du manuscrit sur papier blanc. Toutes les autres se trouvent dans la section papier bleu : Laclos les aurait rdiges (ou recopies) aprs son retour l'le d'Aix, l'automne de 1780. Seule la lettre 113, date de 1781 l'intrieur d'une squence de 1780, pose un problme dont on voit mal la solution. La chronologie ainsi tablie fait imaginer un Laclos

  • 1788 : Quitte l'arme et entre au service du duc d'Orlans comme secrtaire des commandements . Naissance de Soulange, second enfant de Laclos.

    1789 : Laclos me du parti d'Orlans . (21 octobre) : Accompagne le duc d'Orlans Londres.

    1790 (10 juillet) : Le duc d'Orlans et Laclos rentrent Paris. (21 novembre) : Membre du club des Jacobins. Publie le Journal des amis de la Constitution.

    1792 (septembre) : Commissaire du ministre de la Guerre Chlons-sur-Marne, s'efforce de coordonner les mouve-ments des armes de Luckner, Kellermann et Dumouriez. (novembre) : Toulouse, chef d'tat-major de l'arme des Pyrnes avec le grade de gnral.

    1793 (1er avril) : Aprs la trahison de Dumouriez, arrt comme orlaniste. (10 mai) : Consign chez lui, sous la surveillance d'un garde. (aot-octobre) : Expriences sur le boulet creux La Fre et Meudon. (5 novembre) : Nouvelle arrestation. (7 novembre) : Excution du duc d'Orlans.

    1794 (9 avril) : Croyant son excution imminente, Laclos crit une lettre d'adieu sa femme. (3 dcembre) : Libr.

    1795 : Adresse au Comit de Salut public un mmoire De la guerre et de la paix. (4 juin) : Naissance de Charles, son troisime enfant. N'ayant pas obtenu sa rintgration dans l'arme, il est nomm secrtaire gnral des Hypothques.

    1800 (16 janvier) : Partisan de Bonaparte, il est rintgr dans l'arme, sur ordre du Premier Consul, avec le grade de gn-ral d'artillerie. (mai) : Affect l'arme du Rhin, il est pour la premire fois engag dans des oprations militaires. (aot) : Affect l'arme d'Italie. Campagne dans la plaine du P, jusqu' Milan.

    1801 (aot) : De retour Paris. Sige dans le Comit d'artil-lerie.

    1803 (avril) : Affect Tarente, quartier gnral des armes franaises d'Italie du Sud. (5 septembre) : Mort de Laclos. Sa tombe, dans une le de la rade de Tarente, fut viole et dtruite en 1815, lors du retour des Bourbons.

  • TABLE

    Introduction 9 Note sur la prsente dition 66

    LES LIAISONS DANGEREUSES

    AVERTISSEMENT DE L'DITEUR 70

    PRFACE DU RDACTEUR 72

    PREMIRE PARTIE 77

    SECONDE PARTIE 185

    TROISIME PARTIE 293

    QUATRIME PARTIE 397

    Notes 514 Bibliographie 541 Sommaire biographique 548

    GF Flammarion

    10/03/153787-III-2010 Impr. MAURY Imprimeur, 45330 Malesherbes.

    N d'dition L.01EHPNFG1294.C003 Juin 1996 Printed in France.

    CouvertureTitreCopyrightINTRODUCTION Un mtore dsastreux, sous un ciel enflamm. Laclos avant Les Liaisons dangereuses.La rdaction des Liaisons dangereuses.

    Table des matires