l'homme et la forêt dans la haute-vallée du doubs à la fin du

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HAL Id: tel-00839115 https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00839115 Submitted on 27 Jun 2013 HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers. L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés. L’homme et la forêt dans la Haute-Vallée du Doubs à la fin du Moyen âge : modalités et paradoxes d’une anthropisation tardive Elisabeth Carry Renaud To cite this version: Elisabeth Carry Renaud. L’homme et la forêt dans la Haute-Vallée du Doubs à la fin du Moyen âge: modalités et paradoxes d’une anthropisation tardive. Archéologie et Préhistoire. Université de Franche-Comté, 2011. Français. <NNT: 2011BESA1009>. <tel-00839115>

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  • HAL Id: tel-00839115https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00839115

    Submitted on 27 Jun 2013

    HAL is a multi-disciplinary open accessarchive for the deposit and dissemination of sci-entific research documents, whether they are pub-lished or not. The documents may come fromteaching and research institutions in France orabroad, or from public or private research centers.

    Larchive ouverte pluridisciplinaire HAL, estdestine au dpt et la diffusion de documentsscientifiques de niveau recherche, publis ou non,manant des tablissements denseignement et derecherche franais ou trangers, des laboratoirespublics ou privs.

    Lhomme et la fort dans la Haute-Valle du Doubs lafin du Moyen ge : modalits et paradoxes dune

    anthropisation tardiveElisabeth Carry Renaud

    To cite this version:Elisabeth Carry Renaud. Lhomme et la fort dans la Haute-Valle du Doubs la fin du Moyenge : modalits et paradoxes dune anthropisation tardive. Archologie et Prhistoire. Universit deFranche-Comt, 2011. Franais. .

    https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00839115https://hal.archives-ouvertes.fr

  • UNIVERSITE DE FRANCHE-COMTE

    ECOLE DOCTORALE LANGAGES, ESPACES, TEMPS, SOCIETES

    Thse en vue de l'obtention du titre de docteur en

    HISTOIRE

    L'HOMME ET LA FORT DANS LA HAUTE VALLEE DU DOUBS,

    A LA FIN DU MOYEN GE

    Modalits et paradoxes d'une anthropisation tardive

    Prsente et soutenue publiquement par

    Elisabeth CARRY RENAUD

    Le 17 dcembre 2010

    Sous la direction de M. le Professeur Pierre GRESSER

    Membres du Jury:

    Andre CORVOL, Directeur de recherche au CNRS, Rapporteur

    Pierre GRESSER, Professeur mrite l'universit de Franche-Comt

    Jean-Daniel MOREROD, Professeur l'universit de Neuchtel, Rapporteur

    Franois VION-DELPHIN, Professeur l'universit de Franche-Comt

  • UNIVERSITE DE FRANCHE-COMTE

    ECOLE DOCTORALE LANGAGES, ESPACES, TEMPS, SOCIETES

    Thse en vue de l'obtention du titre de docteur en

    HISTOIRE

    L'HOMME ET LA FORT DANS LA HAUTE VALLEE DU DOUBS,

    A LA FIN DU MOYEN GE

    Modalits et paradoxes d'une anthropisation tardive

    Prsente et soutenue publiquement par

    Elisabeth CARRY RENAUD

    Le 17 dcembre 2010

    Sous la direction de M. le Professeur Pierre GRESSER

    Membres du Jury:

    Andre CORVOL, Directeur de recherche au CNRS, Rapporteur

    Pierre GRESSER, Professeur mrite l'universit de Franche-Comt

    Jean-Daniel MOREROD, Professeur l'universit de Neuchtel, Rapporteur

    Franois VION-DELPHIN, Professeur l'universit de Franche-Comt

  • 4

    A Bernard

    Sans qui rien net t possible

    A mes grands-parents, mes parents qui mont appris aimer le Haut- Doubs et sa fort

    A mes enfants, mes petits-enfants qui jaimerais transmettre cet amour

  • 5

    REMERCIEMENTS

    Madame Isabelle Jouffroy (Laboratoire de Chrono-Environnement de lUniversit de

    Franche-Comt) a mis spontanment ma disposition tous les documents que je souhaitais :

    je la remercie vivement pour son amabilit et sa serviabilit.

    Madame Franoise Vagneur (Ingnieur-chef de division lOffice National des

    Forts) qui ma rserv laccueil le plus chaleureux et ma fourni documents et informations

    prcieuses ; je lui en sais infiniment gr.

    Monsieur Herv Richard (Directeur de recherches au C.N.R.S., Laboratoire de

    Chrono-Ecologie de lUniversit de Franche-Comt) a ragi avec diligence ma requte et

    ma oriente dans mes recherches par ses conseils et ses indications : quil en soit

    particulirement remerci.

    Je conserve le meilleur souvenir de lcoute courtoise et de lattention que monsieur

    Vincent Bichet (Matre de confrence lUniversit de Franche-Comt-dpartement

    gosciences) a manifestes mon gard lors de lentretien quil ma accord : je lui en suis

    trs reconnaissante.

    Mes remerciements les plus chaleureux vont monsieur Christophe Cupillard

    (Ingnieur au CNRS, Directeur du Service dArchologie prhistorique la D.R.A.C.) pour

    laccueil particulirement attentif quil ma rserv, sa disponibilit, son empressement

    sympathique maider.

    Jai t initie la palographie pendant plusieurs annes grce lenseignement

    exigeant et passionn de madame Patricia Guyard (aujourdhui directrice des Archives

    dpartementales du Jura) et de monsieur Denis Grisel (alors directeur des Archives

    dpartementales du Doubs) : consciente de tout ce que je leur dois, je leur exprime mes

    sentiments de gratitude.

  • 6

    Monsieur Ren Locatelli (Professeur honoraire dhistoire mdivale lUniversit de

    Franche-Comt) a toujours trait avec gards et indulgence ma prtention marcher-bien

    modestement-sur ses traces en crivant cette page de lhistoire du Haut-Doubs quil a, lui, si

    brillamment servie : je lui exprime toute ma reconnaissance et mon admiration.

    Monsieur Pierre Gresser (Professeur mrite dhistoire mdivale lUniversit de

    Franche-Comt) qui ma communiqu sa passion de la recherche historique, a dirig mon

    travail avec beaucoup dattention et de dlicatesse: il ma prodigu des conseils aviss, il ma

    guide en mclairant de son autorit intellectuelle et de sa riche exprience historique, il a

    su mencourager dans les moments de doute ou de dfaillance. Sans sa sollicitude et son

    soutien moral, ce travail naurait pas t men son terme. Quil trouve ici lexpression de

    ma trs profonde reconnaissance.

    Il me tient cur dexprimer ma dfrente gratitude madame la Prsidente et

    messieurs les membres du jury qui mont fait lhonneur de se pencher sur mon travail et de

    le juger.

    Mais je ne voudrais pas oublier dans ma reconnaissance la plus affectueuse Fabien

    Bvalot, mon gendre, qui a consacr tant de temps aider la nophyte que jtais dans la

    mise en uvre informatique, Frdric Renaud, mon fils, qui a mis ses talents de graphiste au

    service de mes besoins cartographiques, et tous mes proches et amis qui ont endur avec une

    indfectible et tendre patience mon indisponibilit et mes carts dhumeur ; ils mont

    soutenue et encourage dans cette entreprise bien prsomptueuse : je les en remercie du fond

    du cur

  • 7

    SOMMAIRE

    Lhomme et la fort dans la haute valle du Doubs la fin du Moyen ge.

    Modalits et paradoxes dune anthropisation tardive

    Introduction

    PREMIERE PARTIE

    LA FORT DU HAUT-DOUBS AU MOYEN GE : RESULTANTE DUNE DYNAMIQUE

    NATURELLE ET DE LIMPACT ANTHROPIQUE

    CHAPITRE I LA HAUTE VALLEE DU DOUBS : LE CADRE PHYSIQUE ET ENVIRONNEMENTAL

    I- La valle du Doubs dans son contexte gomorphologique et gologique

    II- Le cours suprieur du Doubs

    CHAPITRE II AU PAYS DES JOUX : DES FACTEURS ECOLOGIQUES FAVORABLES

    I- Omniprsence de la fort

    II- Fonctionnement de lcosystme forestier jurassien

    CHAPITRE III VERS UNE DETERMINATION DE LA FORT DU HAUT-DOUBS AU MOYEN GE

    I- La dynamique naturelle ou lvolution de la vgtation en fonction des conditions

    et fluctuations climatiques jusquau Subboral.

    II- La fort climacique

    III- Les effets des fluctuations climatiques sur la fort jurassienne mdivale

    DEUXIEME PARTIE

    UNE FORT A ABATTRE

    CHAPITRE I UN LENT PROCESSUS DANTHROPISATION

    I- La priode pr- et protohistorique : une anthropisation prcoce

    II- De la conqute romaine laube du Moyen ge : les prmices de la colonisation

    CHAPITRE II MOYEN GE : UNE ANTHROPISATION AMPLIFIEE

    I- Le haut Moyen ge : une mise en place indcise du peuplement

    II- Le beau Moyen ge : un essor dcisif de la colonisation du Haut-Doubs

  • 8

    TROISIEME PARTIE

    LES SINGULARITES DE LA COLONISATION ET DE LHISTOIRE DES DEFRICHEMENTS DANS

    LA HAUTE VALLEE DU DOUBS

    CHAPITRE I UNE CHRONOLOGIE ORIGINALE DES DEFRICHEMENTS DANS LE HAUT-DOUBS

    I- Vers ltablissement dune chronologie

    II- Le retard des grands dfrichements

    III- Une longue phase de rcession (1450-1550 environ)

    IV- Une reprise tardive des dfrichements

    CHAPITRE II MODALITES DES DEFRICHEMENTS MEDIEVAUX

    I- Promoteurs et acteurs

    II- Modalits techniques

    CHAPITRE III MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE

    I- Amnagement de lespace rural

    II- Mise en valeur agricole

    QUATRIEME PARTIE

    ALMA SILVA OU LA FORT VITALE

    CHAPITRE I LA FORT, UN MILIEU DE VIE

    I - Une solitude habite

    II- La fort nourricire

    CHAPITRE II LA FORT, UN GISEMENT DE MATIERES PREMIERES

    I- Matires premires annexes

    II- Le besoin de bois

    III- Traitement et exploitation du bois.

    CHAPITRE III MODALITES DEXPLOITATION DE LA FORT

    I- Usages

    II- Parcours

    CINQUIEME PARTIE

    LA RECHERCHE DUN EQUILIBRE. VERS UNE MATRISE DES FORTS

    CHAPITRE I MENACES SUR LA FORT ET DESEQUILIBRES

    I- Dforestation lie aux dfrichements

  • 9

    II- Fragilisation due lexploitation

    III- Les dangers dune surexploitation

    CHAPITRE II CONTRADICTION CONFLICTUELLE

    I- Enjeux et intrt des dfrichements

    II- Lindispensable maintien de la fort

    III- Abattre ou conserver ?

    CHAPITRE III UN DEBUT DE PRISE DE CONSCIENCE

    I- Un intrt pour la fort

    II- Mesures de restriction et rglementation

    III- Une administration des forts

    IV- Lamorce dun amnagement de la fort et les dbuts dune sylviculture

    Conclusion

  • 10

    AVANT PROPOS

    Tu trouveras plus dans les forts que dans les livres; les arbres et les rochers t'enseigneront les choses qu'aucun matre ne te dira Bernard de Clairvaux

    Puisquil est de tradition, le temps dun avant-propos, de cder la tentation du Moi, quil me soit permis dexposer les motivations qui ont prsid

    lexcution de ce travail !...

    Cette thse est ne de la conjonction de deux passions jusque l distinctes : celle de la

    fort, celle de lhistoire. Michel Devze a un jour dclar1 : Disons que lEst secrte la

    passion de la fort, comme la Bretagne secrte la passion de la mer Sans doute est-ce en

    effet une vocation bien enracine dans son terreau franc-comtois qui a engendr mon intrt

    pour la fort.

    Jaime la fort La fort na jamais t pour moi comme elle lest pour certains, un

    lieu tranger et terrifiant. Je la ressens au contraire comme un univers enveloppant et

    protecteur, quasiment maternel, qui isole bnfiquement du monde dont ne parviennent que

    de lointains chos. Jaime son silence profond et rare, troubl de temps autre par la mlope

    lancinante dune lointaine trononneuse. Silence nourri des bruits de la nature : modulations

    harmonieuses dune grive musicienne, criaillements aigres dun geai qui alarme, ppiements

    grinants des msanges, craquements, coups et tapotements, froissements, bruissements,

    bourdonnements, stridulations La fort vit et vibre. La vie frmit partout, invisible et

    secrte, instantane ou ternelle, microscopique ou gigantesque, dans la sve, sous lcorce,

    dans le sol, derrire le tronc, sur la branche.

    1 LEcole des Eaux et Forts, 1824-1966 , in Colloque sur la Fort, octobre 1966.

  • 11

    Sous limmobilit des branches plombes lhiver par leur fardeau neigeux, dans le

    bercement alangui des cimes au gr des brises estivales, dans les inclinations violentes des

    houppiers qui ploient aux vents dhiver, la fort pouse les humeurs du temps. Et saccorde

    aux mouvements de lme Stimulante et consolatrice. On pourrait dire, pour parodier

    Montesquieu clbrant les vertus thrapeutiques de la lecture, quil nest pas un souci, pas une

    souffrance quune marche en fort ne finisse par dissiper ou apaiser.

    Pas nimporte quelle fort toutefois, cette sombre et profonde fort du Haut-Doubs,

    rgne du sapin et de lpica gay de quelques feuillus pars, fort cathdrale a-t-on dit,

    tant limpression de verticalit manant des troncs rectilignes et dresss des rsineux, peut

    lever lme et nourrir la mditation. Comme Michel Devze a raison ! La fort est comme la

    mer, un univers de vie et de plnitude, le terrain daventures intrieures exaltant et fascinant

    Il convenait pourtant de se dpartir de toute tentation littraire laquelle me

    prdisposait mon mtier, de brider le lyrisme dune clbration sensible et esthtique de la

    fort, pour acqurir la rigueur et lobjectivit du chercheur, et lemployer crire une page de

    son histoire...

    Car la fort, monde originel et prserv, enregistre et entretient la mmoire des

    hommes et du monde, en transcendant notre dure. Au-del des lans mystiques ou des

    rflexions mtaphysiques quelle peut susciter, la fort porte en elle la mmoire des hommes,

    des pres montagnards qui depuis la nuit des temps, en dpit des dangers, des preuves et des

    difficults, ont tent dy vivre ou den vivre, par leur labeur opinitre et leur ingniosit.

    Cest cette trace de lhomme que lenqute historique permet de traquer, de dbusquer

    et de pousser la lumire pour mieux la saisir. Certes, les chelles ne sont pas les mmes pour

    le palontologue, larchologue ou lhistorien, les angles de vue diffrent, les chemins daccs

    divergent - ce qui implique parfois pour celui qui en tudie lvolution, de vritables

    acrobaties intellectuelles !- mais lhistoire de la fort, qui est lhistoire de lhomme, se lit dans

    toutes ces dimensions : lhistoire de la fort ne peut tre que plurielle

    Comment en vient-on crire cette histoire ?

    La vie se construit de hasards et dopportunits qui, comme les cairns sur un sentier de

    montagne, jalonnent le parcours et orientent la progression : rencontres, concours de

    circonstances, vnements fortuits commandent en effet la destine, conjugus aux influences

    de lhrdit, aux inflexions de lducation et le Hasard se fait Ncessit

  • 12

    Ainsi se tisse, maille aprs maille, linextricable rseau des gots et des intrts, des

    motions et des passions qui font la complexit de la personnalit et la richesse de lexistence.

    Il a fallu ainsi ladmirative affection dune petite-fille pour un grand-pre qui passait

    ses ts arpenter la fort du Haut-Doubs, carte dtat major et boussole la main, et qui

    parvenait parfois - trop rarement- (comme on le regrette plus tard !), entraner ses petits-

    enfants dans ses aventures forestires. Il a fallu le got prononc de parents pour la nature, la

    marche, leur attachement aux paysages du Haut-Doubs et ses forts.Il a fallu la riche

    exprience et linfluence affective dun mari rompu aux travaux forestiers, passionn par le

    travail du bois et fin connaisseur de son terroir natal.

    Il a fallu le dclic de quelques confrences captivantes de Ren Locatelli sur lhistoire

    mdivale du Haut-Doubs. Il a fallu llan dterminant dune rencontre, celle de Pierre

    Gresser, et sa passion de la recherche historique quil a su communiquer travers ses cours et

    ses ouvrages, sur un Moyen ge finissant que jignorais jusqualors.

    Il a fallu une motivation forte, un projet, celui de la cration dune Maison du

    Patrimoine dans le presbytre restaur de Remoray, mon village dadoption, qui requiert de

    son instigatrice une comptence historique authentifie.

    Il a fallu avant tout une attirance pour le pass, cette curiosit qui, ds lenfance,

    conduit le regard sur chaque pierre du chemin, en qute dun fossile, dun vestige, dun signe

    du passage des hommes, inlassable curiosit de ladulte qui nourrit les pourquoi et les

    comment, pousse refaire la route en sens inverse la rencontre de ceux qui nous ont

    prcds, saisir avec gourmandise les indices et les traces quils ont laisss derrire eux,

    traquer les tmoignages pour comprendre ce pass qui claire si lumineusement le prsent :

    motivations et impulsions qui vibrent au cur de chaque historien

    Il a fallu la polyvalence et la pluralit culturelle du professeur de lettres classiques,

    autant vers par ncessit professionnelle que par got, dans lhistoire antique, la culture

    latine et grecque, la littrature franaise de tous les genres et toutes les poques, le maniement

    des langues anciennes et de la langue franaise, la pratique des multiples techniques et

    exercices de lesprit polyvalence qui voue toutes les tentations et tentatives intellectuelles,

    mme la plus prilleuse et la plus insense pour un professeur laube de la retraite et cinq

    fois grand-mre : la prparation dune thse !

  • 13

    Il a fallu aussi lambition inavoue dun tre humain dj marqu par lge et les

    preuves de la vie : faire revivre pour faire durer ou pour durer ! Car plus loin que la

    jubilation de la trouvaille, il y a, dans la recherche historique, la revanche sur le temps qui

    gomme tout, et un pari- hlas bien illusoire- contre la mort et lanantissement

    Devoir dhistoire Plaisir dhistoire Ncessit de lhistoire...

    Il suffisait alors de mler tous ces ingrdients, amour de la fort, propension vers

    lhistoire, exprience de terrain, connaissances accumules au fil des lectures, gain des

    contacts et des rencontres, fruits dune recherche personnelle que lon souhaite, bien

    navement, intressante et indite !

    Mais les difficults et les cueils savraient multiples : complexit de la

    pluridisciplinarit, risque constant de dispersion, recherche documentaire longue et malaise,

    bibliographie plthorique dominer, pnurie de sources crites, difficults de la transcription

    palographique, ncessit de se familiariser avec des vocabulaires nouveaux et des dmarches

    inaccoutumes, sans parler des problmes techniques permanents- parfois dsesprants !- que

    soulve, chez un nophyte, lutilisation de linformatique.

    Il devait en natre un ouvrage hybride et sans doute atypique, marqu par le mlange

    des genres et les ruptures de tons et de style, mais motiv par la passion, imprgn du bonheur

    de ltude et anim de lespoir du partage

    ~~~

  • 14

    INTRODUCTION

    Mon pays est forestier (), avant le relief, la fort dabord.

    Elle est lhorizon mme de la terre jurassienne, omniprsente, voire obsdante. Il nest pas de

    route qui ne paraisse conduire au mur bleu de la fort. Elle domine totalement en altitude,

    pour faire place plus bas aux hauts pturages. En dessous encore, elle se disloque en mosaque

    en devenant pr-bois, et elle finit aux pieds des pentes en frontire indcise, en bosquets, en

    rideaux darbres jalonnant quelques limites de communes et de pturages2 Qui, mieux que

    le peintre comtois Pierre Bichet dont luvre entire sest nourrie, sest imprgne des terres

    forestires du Haut-Doubs, ne saurait dpeindre et rsumer en quelques touches

    lomniprsence de la fort ? En effet, la fort est partout : quelle que soit la direction o se

    porte le regard, lhorizon se dcoupe toujours sur le ciel par une ligne hrisse. La fort est

    consubstantielle la terre du Jura et en particulier du Haut-Doubs au point que l plus

    quailleurs, simplanter, ce fut dforester ; lhomme ne conquit sa place quaux dpens de la

    fort.

    Or cette fort, qui semble lessence mme du paysage, na pas toujours exist ; elle

    est mme rcente lchelle des temps gologiques puisquelle a reconquis cette terre sur les

    glaces quaternaires, il ny a gure plus de 11000 ans. Les espces rsineuses qui la composent

    aujourdhui sont plus jeunes encore : 5000 ans environ pour le sapin3 et environ 3500 ans

    pour lpica dans le Jura central, plus de 900 m4. Si la fort constitue aujourdhui le milieu

    naturel du Haut-Doubs comme ce fut le cas depuis ces priodes recules, elle a subi tout au

    long de son histoire, non seulement les outrages des variations climatiques et des

    2 R. MOREAU, R.A. SCHAEFFER, La fort comtoise, Besanon, 1990, p.384. 3 (les premires traces, au-dessus de 800 m, datent du milieu de lAtlantique ancien mais les premires sapinires apparaissent la fin de lAtlantique rcent-dbut du Subboral (aux environs de 3000 cal. BC) 4 Environ 1500 cal. BC ; H. RICHARD, Nouvelles contributions lhistoire de la vgtation franc-comtoise tardiglaciaire et holocne partir des donnes de la palynologie, Thse de 3me cycle, Universit de Franche-Comt, Facult des Lettres, 1983. H. RICHARD, E. GAUTHIER, Paysages et forts du nord-est de la France : 20000 ans dhistoire , in La Fort dans tous ses tats de la Prhistoire nos jours, Actes du colloque de lAssociation interuniversitaire de lEst, Dijon (16-17 nov.2001), J.P. Chabin (dir), P.U.F.C., 2002.

  • 15

    phnomnes mtorologiques, mais aussi et surtout les offenses de lhomme, de ses

    entreprises prdatrices, ses assauts destructeurs et ses exprimentations sylvicoles. Lhistoire

    de lanthropisation est indissociable de ltude de lvolution du milieu naturel, la fort, sur

    lequel il intervient pour gagner son espace vital. Chercher connatre le processus de

    limplantation de lhomme et les modalits de son tablissement dans les montagnes du Haut-

    Doubs revient examiner la nature, la chronologie et lvolution des rapports quil entretient

    avec la fort.

    Plus prcisment, les progrs de lanthropisation se lisent dabord dans la

    multiplication des atteintes portes au milieu forestier sous la forme des dfrichements.

    Depuis lpoque nolithique, peut-tre mme avant, lhomme a pu chercher dans la fort du

    Haut-Doubs un abri ponctuel et provisoire, tirant profit opportunment des produits de la

    chasse et de la cueillette, du bois de feu et du bois duvre. Mais pendant longtemps, il na

    fait que passer dans ces joux profondes et sombres que les rigueurs climatiques rendaient

    inhospitalires et repoussantes. A peine se fixait-il momentanment proximit des voies de

    pntration. Itinrant, lhomme nexerait sur son milieu quune action sporadique et limite.

    Peut-tre ds lge du Fer en revanche, ou lpoque romaine, mais plus srement au cours

    du haut Moyen ge, malgr des conditions de vie restes trs difficiles dans cette rgion,

    lhomme sest arrt, et a pos sur son environnement un regard nouveau. Son rapport la

    Nature a peu peu volu : loin de se contenter des fruits et des produits quelle met sa

    disposition, il a cherch conqurir sur la fort des territoires vous lagriculture qui allait le

    nourrir.

    Au Moyen ge, le phnomne sest amplifi. Dabord ponctuels, puis systmatiques

    et planifis, les dfrichements ont rduit la surface forestire. Aux abords des axes de

    communication dabord, puis de proche en proche, partir des clairires de peuplement des

    premier et second plateaux, la fort a t agresse, lacre, rogne au gr des besoins humains,

    comme un ennemi abattre. Considre comme inutile ds lors quelle ntait pas mise en

    culture, la fort de la haute valle du Doubs a t livre loffensive gnralise des grands

    dfrichements . Au rythme des pousses et des rgressions dmographiques, sous leffet des

    contraintes conomiques inhrentes la conjoncture 5 , lespace bois est devenu objet

    dappropriation ou dabandon, dexploitation et de transformation. A mesure quil repoussait

    5 P. GRESSER, Le Crpuscule du Moyen ge en Franche-Comt, Besanon : Ctre, 1992.

  • 16

    la fort en altitude, lhomme a pris place dans cette nature longtemps juge hostile et

    improductive, et lespace conquis a t livr lagriculture.

    Quand sachve le Moyen ge, lhomme, plus que jamais, est dispos agir sur son

    milieu pour en tirer sa subsistance et ses ressources, ou pour lasservir ses besoins. En effet,

    alors que la fort semble rester essentielle, vitale au paysan montagnard, autant pour la

    nourriture, les matires premires et les productions secondaires quelle lui fournit, que pour

    son rle dans lconomie pastorale, elle est devenue, simultanment et plus que jamais, un

    espace gagner et coloniser par de nouveaux dfrichements, ou mme parfois un gisement

    exploiter sans mnagement pour les besoins dactivits xylophages. Mais cette dualit nest

    pas sans gnrer des conflits dintrts et des tensions diverses ; la conqute de lespace et la

    colonisation soulvent tous les problmes inhrents la jouissance et la proprit : conflits

    territoriaux et procs en dlimitation qui en dcoulent, rglementation des droits dusage et

    rpression des dlits et infractions, rivalits entre les diffrents commanditaires des

    dfrichements, conflits entre acteurs et bnficiaires. Rpartition, transmission et mise en

    valeur du territoire colonis vont faire dsormais lobjet de lgislations complexes. D'autant

    plus qu' la fin du Moyen ge, laction de lhomme sur le milieu forestier prdatrice ou

    destructrice- ne semble plus seulement relever des ncessits dune exploitation autarcique

    mais sinscrire dans la perspective dune mise en valeur spculative ou dune activit

    mercantile. Le glissement dune exploitation de la fort une surexploitation impose par un

    artisanat en dveloppement tmoigne de ce passage dune conomie de subsistance une

    conomie de march. Se pose alors le problme de lvolution du statut de la fort, ressource

    indispensable pour lusager, en dpit des dboisements organiss, enjeu de pouvoir et moyen

    de pression politique, capital conomique et patrimonial intressant pour le possdant.

    Pourtant si jusque-l, ltendue et la densit de la fort jurassienne pouvaient donner

    lhomme le sentiment dun gisement inpuisable, la fin du Moyen ge parat marquer une

    certaine prise de conscience des limites du capital forestier, des dangers dun usage abusif. Le

    milieu forestier originel, que des millnaires daction anthropique avaient dj quelque peu

    modifi, ne subit-il pas, sous leffet des dfrichements massifs, de sensibles transformations ?

    On commence probablement percevoir la ncessit de mnager cette ressource si lente se

    renouveler.

    La problmatique que soulve cette situation nouvelle se pose alors en ces termes :

    comment lhomme est-il amen cette situation paradoxale et contradictoire qui consiste

  • 17

    agresser, jusqu lanantissement parfois, un milieu producteur intrinsquement bnfique,

    indispensable sa survie, et simultanment, tenter de le mnager ? Car, pour la premire

    fois dans lhistoire, lhomme se trouve confront cette double ncessit : exploiter et

    protger. Cest ce rapport nouveau et complexe de lhomme du bas Moyen ge avec la fort

    que le prsent travail se propose danalyser, dans une rgion o la colonisation, pour des

    raisons qui sont dterminer, obit une chronologie trs singulire.

    Comment se manifeste et se rsout cette contradiction dans le Haut-Doubs, la fin du

    Moyen ge ? Cette problmatique soulve un faisceau de questions qui peuvent se condenser

    en trois axes principaux :

    - Sur quel milieu naturel sexerce laction anthropique ?

    Ltude des conditions naturelles devrait peut-tre permettre dapprhender la nature et

    ltendue de la fort mdivale.

    - Comment sexerce laction anthropique ?

    Comme elle soulve le problme de la dualit du comportement humain face son

    environnement - destruction de la fort des fins essentiellement agricoles et simultanment,

    usage et exploitation de la fort-, cette question amne sinterroger dune part, sur les

    modalits des dfrichements, de la mise en place du peuplement et la mise en valeur du

    territoire, le rythme de progression du phnomne, les modes de rpartition des rles et des

    fonctions. Cette question conduit dautre part, se demander quel usage lhomme fait encore

    de la fort, et observer si elle conserve, la fin du Moyen ge, ses fonctions traditionnelles.

    - Quelles sont les consquences de cette double action anthropique ?

    Ce qui revient se demander plus prcisment comment lhomme rsout ce conflit

    denjeux contradictoires : dans quelle mesure il prend conscience de ses excs, quels remdes

    il trouve aux dsquilibres quil pressent, voire commence constater.

    A lheure actuelle o, mutatis mutandis, la dforestation prend des proportions

    gigantesques dans de nombreuses parties du monde et que, plus gnralement, lhomme, pour

    des raisons conomiques, sacrifie son propre milieu naturel, coupant ainsi la branche qui le

    porte, on mesure toute lactualit de cette absurde antinomie. Risques encourus, consquences

    imprvues, multiples et diverses ractions, solutions bauches qui furent les proccupations

    du Moyen ge finissant ne pourraient-elles inspirer dans sa rflexion lhomme du XXIe

    sicle ?...

  • 18

    On pourrait juste titre, sinterroger sur lhistoricit du sujet choisi.

    Focalise sur la fort, la problmatique nintresse pas exclusivement lhistoire

    humaine et relve pour une bonne part dune histoire physique telle que lont dfendue

    dans la Prface de leurs uvres respectives des historiens comme Emmanuel Le Roy Ladurie

    ou Pierre Alexandre propos de leurs recherches sur lhistoire du climat. Cest mutiler

    lhistorien que den faire seulement un spcialiste en humanit. Lhistorien, cest lhomme du

    temps et des archives, lhomme qui rien de ce qui est documentaire et chronologique ne

    saurait tre tranger () Il peut aussi, dans certains cas sintresser pour elle-mme la

    Nature, il peut faire connatre par ses mthodes darchives irremplaables, le Temps

    particulier de celle-ci 6Ainsi la nature, partant la fort, deviennent, selon cette conception,

    objets historiques.

    Mais derrire larbre, est lhomme. Lhistoire de son action sur le milieu et de son

    implantation dans une rgion quasiment dserte, de sa mainmise sur la nature, rpond la

    mission anthropocentrique et la vocation humaniste imparties, selon Marc Bloch 7 ,

    lHistoire. Ce sont les hommes que lhistorien veut saisir. Qui ny parvient pas ne sera

    jamais, au mieux, quun manuvre de lrudition. Le bon historien, lui, ressemble logre de

    la lgende. L o il flaire la chair humaine, il sait que l est son gibier.

    Si le sujet lui-mme de ce travail ne contrevient pas finalement une conception

    traditionnelle de lhistoire, il nen reste pas moins quon pourrait tre dconcert par le

    tlscopage de temporalits trs diffrentes quil engendre. Il semble alors opportun de se

    rfrer lchelonnement bien connu qua tabli Fernand Braudel8 : dune part lhistoire

    quasi-immobile , celle de lhomme dans ses rapports avec le milieu qui lentoure ; une

    histoire lente couler et se transformer , presque hors du temps, au contact des choses

    inanimes , histoire des structures gographiques et cologiques ; dautre part, lhistoire

    lentement rythme , celle des groupes et des groupements , le temps intermdiaire de la

    conjoncture, de lvolution des socits, des structures, des mentalits, de lhomme de la fin

    du Moyen ge, et enfin, le temps court de lhistoire vnementielle , rapide et chelle

    non plus de lhomme mais de lindividu , le temps de lvnement et du politique, ici les

    6 E.LE ROY LADURIE, Histoire du climat depuis lan mil, Paris : Flammarion, 1983, vol.1, p.26. P.ALEXANDRE, Le climat en Europe au Moyen ge Contribution lhistoire des variations climatiques de 1000 1425, daprs les sources narratives de lEurope occidentale, d. de lEcole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Paris, 1987. 7 M. BLOCH, Apologie pour lhistoire ou Mtier dhistorien, Paris : Armand Colin, rd, 2002. 8 F. BRAUDEL, La Mditerrane lpoque de Philippe II, Paris, 1949, prface p.11-12.

  • 19

    consquences des Guerres de Bourgogne, du dessein politique de Charles le Tmraire,

    limpact de la peste Noire etc., autant de circonstances qui vont intervenir ponctuellement

    pour clairer, voire justifier les comportements humains face la nature.

    Souhaitons que cette stratification temporelle parvienne confrer ce travail une

    paisseur qui nourrisse son intrt humain et, au bout du compte, une atemporalit qui

    garantisse son actualit !...

    Le problme soulev par le rapport contradictoire de lhomme la fort la fin du

    Moyen ge se situe dans un contexte historique assez bien dlimit malgr sa complexit,

    une priode-clef de lhistoire vnementielle et politique du comt de Bourgogne (dnomm

    Franche-Comt partir du XIVe sicle), sombre priode, mouvemente et contraste,

    traverse de conflits et de guerres, sur fond de dpression conomique, dont il nous a sembl

    opportun dvoquer les antcdents9. Le rappel qui suit peut sembler long mais cest aussi une

    manire de restituer toute son importance lhistoire vnementielle que ce travail, par les

    contraintes du sujet, a tendance minimiser

    Du XIe au XIIIe sicle, le royaume de Bourgogne qui tait rattach lEmpire, se

    morcela. Des principauts puissantes se partagrent lespace jurassien, de part et dautre de la

    chane. Au sud, le comt de Savoie simposa au XIIIe sicle au nord du lac Lman, aux

    dpens du comt de Genve. Du ct suisse, une succession de souverainets ecclsiastiques,

    laques, urbaines se dvelopprent le long de la chane, du comt de Genve au sud, la

    principaut de Ble au nord, rivalisant entre elles et cherchant se librer de la tutelle

    impriale. Unies par le pacte de 1291, les communauts dUri, Schwyz et Nidwald, Unterwald,

    confdres, multipliaient les alliances avec les pouvoirs en place sur la bordure du Jura,

    vch de Genve, comt de Neuchtel, villes de Bienne, Soleure et Ble. Au nord de la

    chane Jurassienne, les principauts des comtes de Montbliard (ds le XIe sicle) et des

    seigneurs de Ferrette (au XIIe sicle), se heurtrent aux ambitions de lvque de Ble qui

    finit par imposer sa suprmatie la fin du XIIIe sicle. A la faveur dune certaine passivit de

    lEmpire, des conflits opposrent les puissances locales, pendant tout le XIIIe sicle.

    9 Le Jura au Moyen ge in LArc jurassien, Histoire dun espace transfrontalier, J.-C. DAUMAS, L.TISSOT (dir), Cabdita d., 2004 ; L. FEBVRE, Histoire de la Franche-Comt, rd. Coll. Les vieilles Provinces de France, Lons-le -Saunier, 2003 ; L. LERAT, P. GRESSER, M. GRESSET, R. MARLIN, Histoire de la Franche-Comt, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 1981 ; H. WALTER, P. GRESSER, M. GRESSET, J. GAVOILLE, Histoire de la Franche-Comt, Besanon, 2006 ; R. FIETIER (dir.), Histoire de la Franche-Comt, Toulouse : Privat, 1977, rd. 1985.

  • 20

    La partie centrale du Jura, sans que la chane montagneuse constitut une frontire,

    faisait partie du comt de Bourgogne qui lui aussi tenta, du XIe au XIIIe sicle daffirmer

    son autonomie vis--vis de lempire auquel il tait intgr. Aprs sen tre loign un moment,

    de la fin du XIe au milieu du XIIe sicle, le mariage de Batrice, fille du comte Renaud III,

    avec Frdric Barberousse (Fig. 1), en 1156, le replaa au centre de la politique impriale.

    Fig. 1Gnalogie simplifie des comtes de Bourgogne in P. GRESSER, La Franche-Comt au temps de la Guerre de Cent Ans, Besanon : Ctre, 1989.

  • 21

    Pourtant, aprs ce bref pisode de dpendance, la mort de Frdric Barberousse, en

    1190, rveilla une soif dautonomie entretenue par de grands seigneurs comme Jean de

    Chalon (1190-1267), lincarnation vritable de la Comt du XIIIe sicle 10 dont lambition

    de composer un domaine puissant et cohrent et luvre colonisatrice ont fortement marqu le

    Haut-Doubs. Dans le duel qui se prcisait ds lors entre le roi de France et lempereur

    dAllemagne, la noblesse comtoise, conduite dsormais par Jean de Chalon-Arlay (1259-

    1315), digne continuateur de la politique de Jean lAntique, prit parti pour lempereur,

    suzerain lointain et peu drangeant, mme si le nouveau dtenteur du pouvoir imprial,

    Rodolphe de Habsbourg, tait beaucoup plus soucieux de son influence dans le comt que ses

    prdcesseurs ; dans le mme temps, le comte Othon IV, plus faible, influenable, et accabl

    de dettes, qui avait dabord pench pour lempire, finissait par succomber aux sductions

    franaises.

    Par le trait de Vincennes (2 mars 1295), Othon IV, en fianant sa fille Jeanne

    Philippe le Long, second fils du roi de France Philippe le Bel, futur Philippe V, plaait le

    comt sous la tutelle franaise. La rsistance comtoise sorganisa mais fut habilement

    dsarme. La mainmise franaise ne fit que se renforcer sous Louis X le Hutin (1314-1316),

    et Philippe V le Long. Quand ce dernier mourut en 1322, Jeanne, sa veuve, et la mre de

    celle-ci, Mahaut dArtois, poursuivirent son entreprise de francisation du comt de

    Bourgogne. Mais cette influence franaise allait tre renforce deux reprises, de 1330

    1361 et de 1384 1477, par lunion du comt au duch de Bourgogne, union qui loignait le

    comt de lempire.

    En 1330 en effet, la mort de la comtesse-reine Jeanne dont la fille Jeanne de France

    avait pous en 1318 le duc de Bourgogne Eudes IV, duch et comt se trouvrent runis dans

    la main autoritaire du duc-comte ; cette premire union bourguignonne dura jusquen 1361.

    Pendant trente ans, le comt se dota dadministrations la franaise mais cette politique de

    centralisation suscita la rvolte des seigneurs trs attachs leurs privilges et jaloux de leur

    autonomie ; les Vienne, les Faucogney, les Montfaucon, les Neufchatel et tant dautres, mens

    par le fougueux Jean II de Chalon-Arlay, petit-fils de Jean Ier, firent front ds 1330 puis

    trois reprises11 contre Eudes IV. Alors que la guerre de Cent Ans, partir de 1337, venait

    10 L. FEBVRE, op. cit. p.89. 11 Le calme semblait revenu en 1331, mais quatre ans plus tard, en 1335, un nouveau conflit sengageait pour deux ans, recommenait en 1342-1343, et la guerre reprit pendant les deux annes 1346-1348 cf. P. GRESSER, La Franche-Comt au temps de la Guerre de Cent Ans, Besanon, 1989, p.62-68; L. Fbvre, Histoire de Franche-Comt, 1e dition Paris, 1912, rdit. Lons-le-Saunier, 2003, p.108-112.

  • 22

    compliquer et aggraver le conflit, ces affrontements acharns, terribles et dvastateurs,

    dchirrent le comt ravag, jusqu la mort dEudes IV, emport par la peste en 1349.

    Son successeur, son petit-fils Philippe de Rouvres, navait que cinq ans quand il hrita

    du duch et du comt de Bourgogne; ce fut sa mre Jeanne de Boulogne qui tenta pniblement

    dassurer sa tutelle ; elle trouva un appui en la personne de Jean, duc de Normandie et de

    Guyenne quelle pousa en secondes noces et qui devint roi de France un an aprs. Jean le

    Bon (1350-1364) tenta bien de sattirer les faveurs de la noblesse comtoise, mais celle-ci

    continuait se dchirer, sous le regard dominateur de Jean de Chalon. Les seigneurs comtois

    refusrent de se rallier au roi la veille de la bataille de Poitiers (1356). La dfaite et la

    capture du roi redonnrent le gouvernement du comt la reine Jeanne qui devait, peut-tre

    sous la pression des seigneurs comtois, le remettre son fils Philippe de Rouvres dsormais

    majeur. Seulement, en 1361, la mort prmature du jeune Philippe, enlev lui aussi par la

    peste, dclenchait une crise de succession et ouvrait une priode de malheurs pour le comt

    dj fortement affect par les reprises de lpidmie et la dpression conomique. Cette mort

    marquait la fin des Captiens de Bourgogne.

    Le domaine dEudes IV se disloqua : tandis que le duch revenait au roi de France,

    Marguerite, la fille cadette de Jeanne de Bourgogne et de Philippe le Long, recevait Salins et

    le comt, nouveau dtach du duch. Elle allait, jusqu sa mort en 1382, devoir affronter

    une srie dpreuves : prtentions de Jean de Bourgogne la possession du comt,

    manuvres des fodaux, leurs rivalits et leurs violences, risques de guerre civile aprs la

    mort de Jean de Chalon emport par la peste, convoitises du quatrime fils du roi Jean le Bon,

    Philippe le Hardi, dj matre du duch ; quoi sajoutaient tous les effets indirects de la

    guerre de Cent Ans, intrigues et tractations diplomatiques diverses, menaces permanentes des

    Grandes Compagnies - les Routiers-, mercenaires laisss sans solde aprs le Trait de

    Brtigny de 1360, pertes subies par les Comtois au cours de la croisade contre les Turcs o

    Louis de Chalon trouvait la mort... Marguerite, trs attentive au sort des Comtois, seffora

    toujours avec une nergie et un courage hors du commun, sinon de triompher des obstacles,

    du moins de limiter les dgts12 En 1369, Marguerite maria sa petite-fille, Marguerite de

    Flandre au nouveau duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Aprs la mort de son fils Louis de

    12 M. REY, Philippe le Hardi et la Franche-Comt , in Publication du Centre europen dtudes burgondo-mdianes, n8, Ble, 1966 ; Marguerite de Flandres : une tape dans la pntration franaise en Franche-Comt (1361-1382) , in Provinces et Etats dans la France de lEst. Le rattachement de la Franche-Comt la France. Espaces rgionaux et espaces nationaux, Actes du colloque de Besanon, 3-4 oct. 1977, Cahiers de lAssociation interuniversitaire de lEst, n 19, 1979, p. 247-295.

  • 23

    Mle en 1384, souvrait la dynastie des ducs Valois. Ce fut la seconde union bourguignonne

    qui dura de 1384 1477.

    Philippe le Hardi (1384-1404) poursuivit luvre centralisatrice engage par Philippe

    le Bel mais cette politique suscita une fois encore la rsistance des fodaux, runis sous la

    houlette des Chalon. Toutefois la noblesse comtoise finit par plier devant lautorit du duc,

    affaiblie par la mort dHugues de Chalon (1386), larrestation de Jean de Chalon-Arlay et le

    dsastre de la croisade Nicopolis (1396).

    A la mort de Philippe le Hardi en 1404, lui succda son fils Jean sans Peur (1404-

    1419)13 ; or celui-ci, trs attach conduire ses intrigues parisiennes comme chef de la faction

    des Bourguignons, en guerre contre les Armagnacs14, ngligea compltement le comt. Il

    devait mourir en 1419, au pont de Montereau, sous les coups de ses ennemis qui vengeaient

    lassassinat de Louis dOrlans quil avait perptr.

    Philippe le Bon (1419-1467) recevait le pouvoir, prt tout pour venger son pre,

    mme rallier le parti anglais ; il tait trs tranger au comt de Bourgogne o il chercha

    pourtant asseoir son autorit sur une administration renforce. Avec le trait dArras sign

    en 1431, Philippe le Bon se rconciliait avec le roi de France et lempereur Frdric III,

    assurant ainsi une priode de paix au comt. Celle-ci fut, hlas, de courte dure puisque les

    mercenaires, qui navaient pas t pays, les Ecorcheurs et les Suisses, en ravagrent une

    partie, suivis des retondeurs qui pillrent leur tour la contre. Une fois de plus, le

    despotisme ducal suscitait une opposition violente de la noblesse comtoise jusqu

    lexcution du seigneur de Pesmes, Jean de Grandson (1455).

    Mais cest avec le dernier duc-comte Valois, Charles le Tmraire, qui succdait son

    pre en 1467, que le Haut-Doubs allait tre plus directement concern par les vnements

    politiques. La grande ambition qui hantait Charles le Tmraire, de reconstituer le puissant

    royaume de Bourgogne en runissant le duch ses terres flamandes, veillait bien des

    inquitudes. Louis XI sallia aux Confdrs. Un conflit clata entre les deux camps, France,

    villes dAlsace et Suisse dun ct, Bourgogne, Savoie et duch de Milan de lautre ; les

    Suisses, allis aux villes dAlsace, se soulevrent contre lui tandis que les hommes de Louis

    XI menaaient louest et le nord du comt. En 1473 comme en 1471, le Tmraire devait

    rclamer des subsides aux Etats pour prparer la riposte et, le 26 octobre 1474, la guerre fut

    ouvertement dclare contre les Suisses ; le Haut-Doubs eut subir directement les effets de

    13 B. SCHNERB, Jean sans Peur. Le prince meurtrier, Paris : Payot, 2005. 14 B. SCHNERB, Armagnacs et Bourguignons, la maudite guerre, Paris : Perrin, 1988 ; LEtat bourguignon, (1363-1477), Paris : Perrin, 1999.

  • 24

    ce conflit. Les confdrs semparrent de Morteau, de Pontarlier, et occuprent les domaines

    dOutrejoux de la maison de Chalon ; stant empar de Jougne, seule place-forte qui les

    sparait de Pontarlier occupe, ils dvastrent sous le commandement de Georges Stein,

    Rochejean et les villages de la seigneurie (onze septembre 1475); labbaye de Mont-Sainte-

    Marie ainsi que dautres villages furent pills ou ranonns15. Lanne suivante (1476), les

    habitants de Rochejean, Mouthe et Jougne demandrent aux snateurs de Berne une

    protection qui leur fut accorde16

    Tandis que Louis XI faisait pression sur le bailliage dAmont, Charles le Tmraire,

    en janvier 1475, poursuivant son rve hgmonique, marcha sur Nancy pour loccuper, mais,

    devant la monte des prils, il dut regagner le comt en janvier 1476. Press den finir avec

    les Confdrs, franchissant le col de Jougne, il fondit sur Orbe et Grandson o il subit une

    cuisante dfaite le 2 mars 1476, contraint dabandonner un butin fabuleux. Aprs avoir refait

    ses forces Nozeroy et Jougne, il devait essuyer un second dsastre Morat, le 22 juin de la

    mme anne. Retir Salins, il prparait sa vengeance, fortifiant les passages du Jura et

    rclamant vainement aux Etats de nouveaux subsides. Cest La Rivire o il se reposait,

    quil apprit la nouvelle du soulvement de la Lorraine ; il sy rendit aussitt mais il devait y

    trouver la mort le 5 janvier 1477, dans des circonstances qui restent mystrieuses. Le rve

    dhgmonie sombrait avec lui...

    Aussitt Louis XI occupa le terrain, annonant aux Suisses quil prenait possession

    des deux Bourgognes17. Alors quil tentait de sduire les Comtois par la promesse du mariage

    de Marie de Bourgogne, la fille du Tmraire, avec le dauphin, et par lassurance dune

    protection du Comt contre les convoitises extrieures par larme franaise, la rpression et

    les exactions commises par les lieutenants du roi, Georges de Craon et Charles dAmboise,

    ouvrirent les yeux des plus convaincus comme Jean IV de Chalon. Une fois encore, la haute

    valle du Doubs eut souffrir de nouveaux dsastres (1479)18. Marie de Bourgogne pousa

    Maximilien dAutriche. Mais Louis XI ntait pas homme lcher prise19. Sa vengeance fut

    15 J. MUSY, Mouthe, histoire du prieur et de la Terre seigneuriale, Pontarlier : la Gentiane bleue, 1930, p.129 ; M. BARTHELET, Recherches historiques sur lAbbaye de Mont-Sainte-Marie et ses possessions, Pontarlier, 1858. 16 M. BOURGON, Recherches historiques sur la ville et larrondissement de Pontarlier, Pontarlier,1841, p.250. 17 P. GRESSER, Le Crpuscule du Moyen ge en Franche-Comt, Besanon : Ctre, 1992. 18 Aprs de nombreuses exactions commises sur la Terre de Saint-Claude, Mouthe et Rondefontaine furent en partie brls par les armes de Charles dAmboise ; les villages de Sarrageois, Boujeons, Les Pontets furent mis sac et ranonns de 400 florins dor parce que leurs habitants taient accuss dtre du parti de Bourgogne ; 80 soldats recruts par Etienne de Chalon pour prendre Arbois furent faits prisonniers et de nombreux habitants, dont des religieux, suspects de collaborer avec les Bourguignons ou incapables de payer la ranon, furent dports(Jean Musy, op.cit. p130-131.) 19 P. GRESSER, Les consquences administratives, pour le domaine comtal, de la conqute du comt de Bourgogne par Louis XI , in M.S.H.D.B.,1997, p. 59-87 ; du mme auteur Les consquences financires, pour

  • 25

    terrible : saccage de Dole, dmantlement de quatre-vingt douze chteaux comtois, et rgime

    de terreur impos au comt.

    En dcembre 1482, le trait dArras laissait les Pays-Bas Maximilien, le comt au

    dauphin Charles, fianc Marguerite dAutriche, la fille de Marie de Bourgogne. Il fallut

    attendre la mort de Louis XI pour que sassouplt le rgime. Charles VIII dlaissa finalement

    Marguerite pour Anne de Bretagne mais entendit conserver le comt, malgr la raction de

    Maximilien qui semparait de quelques cits comtoises dont Besanon. Par le trait de Senlis,

    le 24 mai 1493, Charles VIII rcuprait lArtois et le comt de Bourgogne pour les

    abandonner peu de temps aprs lempereur, contre sa libert daction en Italie. Cen tait

    fini de lunion bourguignonne ; autonome, le comt passait pour un sicle et demi sous la

    tutelle des Habsbourg.

    Ainsi, secou maintes reprises par des perturbations internes, le comt de Bourgogne,

    indirectement ml la guerre de Cent Ans, eut subir les contrecoups des conflits majeurs

    qui agitrent lEurope. Dans le mme temps, le sud du Jura (Revermont et Pays de Gex) tait

    pass sous lautorit de la Savoie qui gagnait le titre de duch en 1416 ; il devait rester dans

    les mains du duch de Savoie jusqu la conqute franaise en 1535, tandis que la

    Confdration suisse, sortie victorieuse du conflit, poursuivait son essor sur le versant oriental

    du Jura. Mais outre la guerre et ses consquences dvastatrices, le Haut- Doubs fut confront,

    dans lanne 1349 un autre flau, sans doute encore plus meurtrier encore, la Peste Noire qui

    dcimait les populations et rendait lespace conquis depuis des dcennies la nature ;

    lampleur de la contagion, dans la rgion, reste valuer20

    Tous ces vnements nont pas pu ne pas affecter la vie quotidienne des campagnes et

    les efforts de colonisation : la relation de lhomme avec la fort a d sen trouver modifie.

    Lhistoire rvle en effet une constante : quand lhomme est affaibli, la fort regagne du

    terrain. La dprise agricole favorise toujours lemprise forestire. Mais inversement, lessor

    dmographique qui accompagne le rtablissement de la paix stimule les dfrichements et la

    colonisation. Cest donc dans le contexte des fluctuations et soubresauts historiques du

    Moyen ge finissant que se situera ltude de la relation du montagnard du Haut-Doubs avec

    sa fort. Mais pourquoi centrer cette tude sur la haute valle du Doubs ?

    le domaine comtal, de la conqute du comt de Bourgogne par Louis XI , in Finances, pouvoirs et mmoire. Hommage Jean Favier, Paris, 1999, p. 397-411. 20 P. GRESSER, Calamits et maux naturels en Franche-Comt aux XIVe et XVe sicles, Besanon : Ctre, 2008.

  • 26

    Les raisons qui justifient le choix de cette localisation spatiale sont diverses.

    Il importait de se fixer un domaine dtude favorable : le choix de la haute valle du

    Doubs sest impos pour diverses raisons. Nous ne reviendrons pas sur lenracinement

    personnel du sujet et les motivations affectives exposes dans lavant-propos qui ne

    pourraient aucunement suffire lgitimer ce choix, mme si, sans nuire lindispensable

    objectivit, ils suscitent une implication personnelle stimulante et dterminent une

    connaissance du terrain efficace dans lenqute historique...

    La rgion retenue est axe sur le cours suprieur du Doubs, de Mouthe Morteau (au

    lac de Chaillexon), et dessine grossirement un quadrilatre ainsi dlimit (fig.1) :

    - au sud, la source du Doubs, Mouthe, ou plus largement, la terre de Mouthe ; le val

    de Mouthe se scinde en deux, de part et dautre dune ride secondaire pour former, lest, les

    Combes devant , qui se prolongent par le val des Longevilles jusqu Jougne, louest, les

    Combes derniers ou derrire , val stendant du Crouzet Rondefontaine, prolong par

    le val de la Dresine (Boujeons, Remoray) et rejoignant le cours du Doubs par la valle des

    deux lacs, lac de Remoray ( lac Savoureux) et lac de Saint-Point (lac Dampvauthier).

    - au nord, nous nous arrterons Morteau-Villers-le Lac, pour des raisons plus

    historiques que gographiques qui se justifieront ultrieurement.

    - lest, la ligne de crte de la haute-chane, alignement anticlinal des massifs du

    Risoux, du Noirmont, du Mont dOr, monts du Suchet, du Chasseron, et au-del, du Chasseral,

    offre une limite naturelle commode car bien dtermine, mme si ce choix procde,

    historiquement, dun dcoupage arbitraire, puisqu au Moyen ge, les Montagnes du Jura ne

    constituent pas en tous points, une frontire ethnique et politique.

    - louest, vers la France et les plateaux, la limite gomorphologique est plus floue ; si

    le val de Mouthe est assez bien dlimit par des rides longitudinales comme les chanons de la

    Haute Joux et du Laveron, en se dirigeant vers le nord, la dlimitation est moins nette : la

    Chaux dArlier qui dbouche sur la plaine de Pontarlier et les limites occidentales des vals du

    Sauget et de Morteau borneront le champ dinvestigation.

    Toutefois, la dlimitation de la zone dtude nest pas immuable ; elle variera selon les

    questions abordes. Il a ainsi sembl indispensable, pour des raisons historiques imprieuses,

    dtendre ponctuellement les limites spatiales la Terre de Saint-Claude au sud et dinclure,

    dans la partie occidentale, le Val de Miges et le val dUsier, puis, occasionnellement au nord,

    les plateaux de Mache et du Russey, ainsi que la zone transfrontalire des Franches

  • 27

    Montagnes. Telle quelle est dfinie, la haute valle du Doubs occupe lespace central de

    lArc jurassien et constitue en consquence, en concentrant des caractristiques de la partie

    septentrionale et de la partie mridionale de lArc jurassien, une zone significative et

    symptomatique. La rgion retenue, qui stend, dans son acception troite, du nord au sud sur

    une centaine de kilomtres et une cinquantaine de kilomtres dest en ouest, prsente une

    homognit plusieurs gards.

    Dun point de vue gologique, en effet, la zone offre un chantillonnage rvlateur de

    la diversit des reliefs et donc de la varit des milieux et de leur richesse vgtale : cest un

    cadre idal pour ltude de lcosystme forestier. La prsence de lacs importants (lac de

    Remoray, lac Saint-Point, lac de Chaillexon) et de nombreuses tourbires constitue un champ

    dinvestigation du plus haut intrt pour les tudes palynologiques et sdimentologiques

    riches en informations sur les changements climatiques, lvolution du couvert vgtal, les

    modifications du paysage lies limpact humain, non seulement aux poques pr- et

    protohistoriques mais aussi pour la priode historique et particulirement le Moyen ge

    (travaux en cours et venir).

    Il se trouve aussi que cette zone mdiane concentre les principaux passages

    transversaux (cols, cluses) qui permettent le franchissement de la chane ; leur rle est un

    lment essentiel de la comprhension de lvolution du peuplement et des relations humaines.

    En outre, cette rgion se trouve particulirement centre, au Moyen ge, sur un nud vital de

    communications, le croisement de deux axes humains essentiels :

    - un axe longitudinal, la valle du Doubs, parallle la haute chane dans tout son cours

    suprieur et qui constitue par les dpressions quelle forme, une chane dentits

    gographiques, les vals, centres humains et conomiques relativement autonomes, qui

    dynamisent la rgion.

    - un axe transversal, perpendiculaire cette zone dimplantation humaine et dactivits, axe de passage trs ancien, la route internationale qui relie le plateau de Langres lItalie

    par le col du Grand-Saint-Bernard,21 franchit la chane jurassienne au col de Jougne et

    rompt la frontire naturelle que forme le massif, faisant de cette zone de passage, sinon un

    carrefour dinfluences, du moins un ple de vie et de contacts. Historiquement, sous le rapport de la colonisation, cette rgion savre la fois

    exemplaire et originale ; lanthropisation sy amora sans doute beaucoup plus prcocement

    21 V. CHOMEL, J. EBERSOLT, Cinq sicles de Circulation internationale vue de Jougne. Un page jurassien du XIIIe au XVIIIe sicle, Paris : Armand Colin, 1951.

  • 28

    et plus vigoureusement quon ne la pens, mais la colonisation proprement dite y fut tardive

    et les dfrichements se prolongrent tardivement, pour des raisons qui sont lucider.

    La haute valle du Doubs constitue une zone tampon, peut-tre un espace de contacts

    entre le comt de Bourgogne et la Suisse transjurane ; les idaux religieux sy concrtisent,

    les ambitions politiques de dynasties puissantes et conqurantes comme les Joux, les

    Montfaucon, les Neuchtel, les Salins et surtout les Chalon sy dveloppent au fil des sicles

    et se heurtent parfois aux principauts doutre- Jura.

    Mais ce qui fait lintrt de cette contre, cest lunit quelle tire de lomniprsence

    de la fort. La fort a dtermin en effet une cologie, une organisation du territoire, des

    modalits dexistence, des structures politiques et une production conomique qui ont

    construit lidentit mme de la rgion ; la dnomination actuelle de Haut- Doubs forestier

    en rvle la prennit.

    Voil fix le contexte gographique et historique dans lequel seront examins les

    rapports de lhomme son milieu. Mais il est bien vident que cette dlimitation temporelle et

    spatiale na rien de strict ni dabsolu ; elle ne peut exclure des intrusions dans les poques

    antrieures (ltude de limplantation humaine exige de remonter trs haut dans le temps,

    jusquau Palolithique), voire ultrieures, ni une extension en direction du sud ou du nord de

    larc jurassien, clairages indispensables la comprhension des faits et llaboration dune

    vision synthtique et distancie. Comme le rappelait Robert Delort22 noublions jamais

    quune priode ou quun espace plus ou moins cerns vivent toujours des contacts avec les

    mondes voisins et surtout sont ports par ceux qui les ont prcds Nous avons cependant

    choisi, pour viter la dispersion, de ne pas multiplier les comparaisons et les rfrences

    d'autres massifs forestiers.

    Ainsi, en labsence dtude spcifique sur les rapports de lhomme et la fort du Haut-

    Doubs au Moyen ge, il nous a sembl intressant de tenter de poser ce jalon dans la longue

    histoire de la fort. Mais le prsent travail na pas la prtention dapporter des rvlations sur

    des faits ou des situations mentionns ou tudis par tous les historiens anciens et actuels qui

    ont trait indirectement ou partiellement le sujet ; il sagit avant tout de raliser une synthse

    22 R. DELORT, LHomme et la nature au Moyen ge. Paloenvironnement des socits europennes , in Actes du 113e congrs national des Socits savantes, Msolithique et nolithisation en France et dans les rgions limitrophes, Strasbourg, 1988, Paris : CTHS, 1991.

  • 29

    qui associe des connaissances tablies et des apports nouveaux issus de recherches plus

    rcentes.

    Prcisons quelques aspects mthodologiques qui sous-tendent cette dmarche et

    sattachent en particulier ltablissement dun tat de la question et la documentation.

    Il est un peu dlicat dtablir un tat de la question dans la mesure o la fort du Haut-

    Doubs, bien quayant suscit un intrt constant, na pas fait lobjet dtudes historiques

    systmatiques, du moins pour ce qui concerne la priode mdivale. Trop spcifique et

    relevant dune histoire plus physique quvnementielle, la question na pas encore t

    traite sous cette forme ; elle a t aborde indirectement ou tudie partiellement dans le

    cadre dtudes plus gnrales, plus tendues sur lchelle du temps ou largies

    gographiquement. Les informations sont donc butiner ici ou l

    Il nous a donc sembl utile de nous livrer un recensement historiographique rapide

    qui mette en vidence les travaux qui ont abord directement ou indirectement le problme.

    La problmatique forestire nest pas trangre lhistoire gnrale et rgionale ; elle

    est mme devenue, parmi dautres aspects de lhistoire rurale et conomique, la proccupation

    dun grand nombre dhistoriens contemporains23qui traitent du problme de la fort dans

    toutes ses dimensions, quil sagisse des relations de lhomme avec le milieu forestier, des

    dfrichements, des usages, de la lgislation, des rapports de lagriculture et de la fort, des

    diffrentes formes de lexploitation et de lutilisation du bois, de lconomie forestire etc.,

    tous ces aspects font lobjet dtudes substantielles et clairantes mais qui, trs souvent, se

    dploient sur une chelle de temps trs longue, ou concernent la France dans son ensemble

    La fort comtoise, toutefois, a intrinsquement inspir des recherches historiques :

    Auguste Coulon, un chartiste, en 1893, dans sa thse24 se penche sur le sujet ; mais trop

    23 La bibliographie de lhistoire mdivale en France (1965-1990) publie par la Socit des Historiens

    mdivistes de lEnseignement Suprieur public, contient six tudes sur la fort qui toutefois sattachent le plus souvent des priodes antrieures au Moyen ge final. Mais les travaux de Michel DEVEZE (La vie de la fort franaise au dbut du XVIe sicle, Paris, 1961 ; Histoire des forts, Paris : P.U.F., Que sais-je ? , 1973), Roland BECHMANN (Des arbres et des Hommes. La fort au Moyen ge, Paris : Flammarion, 1984), Madame Andre CORVOL dont luvre, consacre en grande partie la fort est immense (se reporter la partie Bibliographie) et tant dautres chercheurs dans le cadre de lInstitut dHistoire Moderne et Contemporaine et du Groupe dHistoriens de la Fort franaise, sous la direction de Madame Andre CORVOL-DESSERT, traitent des multiples problmes soulevs par la fort au fil des sicles. 24 A. COULON, Etude sur les forts de Franche-Comt du Ier au XVIIe sicle, thse de lEcole des Chartes, Paris, 1893.

  • 30

    gnral, trs tendu gographiquement et chronologiquement, ce travail ne fournit pas

    beaucoup de donnes prcises sur la rgion et lpoque qui nous intressent.

    Au XXe sicle, des historiens comtois, associs dautres chercheurs dans une quipe

    pluridisciplinaire, collaborrent dans le cadre du Centre Universitaire dEtudes Rgionales.

    Leurs travaux apportent des lments indispensables la connaissance du Haut-Doubs

    mdival (le Cahier dEtudes de lanne 1981 est dailleurs entirement consacr la Haute

    valle du Doubs), et de nombreux articles concernent la fort ; cest une mine dinformations

    prcises. Un ouvrage de synthse, Les hommes et la fort en Franche-Comt 25 , dont la

    rdaction est un autre aspect dune collaboration interdisciplinaire, sintresse la relation des

    Comtois leur fort ; lintention dclare des auteurs est dapprendre lhistoire de la fort

    celui qui la frquente et de donner lire, travers la permanence et la puissance de la fort,

    une leon de relativit . Le sujet de la fort rvle aussi son actualit par les Tables

    rondes26 ou les colloques qui lui ont t consacrs. Le colloque sur la Fort 27 de Besanon

    les 21-22 octobre 1966, sest intress certaines questions littraires et philologiques, des

    problmatiques historiques, conomiques, administratives lies la fort mais ne ddaigne

    pas quelques aspects plus techniques du problme forestier. Le colloque de Dijon, La Fort

    dans tous ses tats, de la Prhistoire nos jours 28 en 2001, sinscrit dans la continuit du

    prcdent, mais son actualit est renforce par les calamits qui se sont depuis acharnes sur

    la fort et ont fait prendre conscience de la fragilit de ce milieu et de lurgence quil y a le

    prserver ; si les problmatiques, dans le cadre dune triple thmatique, fort espace

    naturel , fort espace bois , fort espace mental y sont souvent contemporaines,

    plusieurs contributions apportent un clairage nouveau sur la fort mdivale et enrichissent

    notre information. Ces colloques, dont la problmatique est en partie rgionale, ne sauraient

    25 P.GRESSER, A. ROBERT, C. ROYER F.VION-DELPHIN, Les Hommes et la Fort en Franche-Comt, Paris : Bonneton, 1990. 26 Aspects de la recherche sur lhistoire des forts franaises, Institut dHistoire Moderne et Contemporaine, C.N.R.S., Table ronde, Paris, 1980. 27 Actes du Colloque sur la fort , 21-22 oct.1966, Annales Littraires de l Universit de Besanon, n88, Besanon, 1967. 28 Actes du colloque La Fort dans tous ses tats, de la Prhistoire nos jours , Dijon (16-17 nov. 2001) ,J-P.CHABIN (dir.) Annales Littraires de lUniversit de Franche-Comt, 785, srie Historiques , n24, PUFC, 2005. Les colloques voqus plus haut fournissent aux historiens rgionaux loccasion dclairer de leur contribution tel ou tel aspect de lhistoire forestire comtoise. Ainsi Maurice REY ( La fort de Chaux au Moyen ge. Etude de contacts , in Actes du Colloque sur la fort, A.L.U.B., n88, Besanon, 1967), sest-il intress, en 1966, aux rapports de lhomme et de la fort au Moyen ge mais il a limit son analyse limmense fort de feuillus quest la fort de Chaux, dans une rgion de Franche-Comt assez loigne du Haut-Doubs ; Pierre GRESSER, en 2001, analyse les dbuts dune gestion domaniale travers la pratique de la cerche du bois ou perquisition au domicile du dlinquant forestier, dans les forts princires, aux XIVe et XVe sicles ( Une pratique mconnue : la cerche du bois dans le comt de Bourgogne aux XIVe et XVe sicles , in Actes du Colloque de Dijon, P.U.F.C., 2005, op. cit. or cette pratique ne semble pas concerner le Haut-Doubs.

  • 31

    faire oublier les nombreux colloques internationaux qui se tiennent dans le cadre du Groupe

    de Recherche de la Fort franaise, sous la direction de Madame Andre Corvol, dans

    lesquels dailleurs la Franche-Comt apparat plusieurs reprises travers les interventions de

    Pierre Gresser et Franois Vion-Delphin.

    Il arrive aussi aux historiens comtois de sassocier des chercheurs suisses pour

    travailler dans une optique transfrontalire qui, abolissant les limites naturelles ou politiques,

    rtablit pertinemment ltude du massif jurassien dans sa globalit29. La fort jurassienne et

    son volution sont prises en compte. Les communications et les changes entre le Comt et la

    Bourgogne transjurane, ainsi quune certaine identit dans les modes de vie, nous invitent

    explorer les tudes des spcialistes helvtiques30, quil sagisse dinformations gnrales sur

    la vie rurale ou dtudes spcifiques sur la fort, la priode mdivale ne constituant

    videmment quune partie du panorama historique dploy.

    Nous disposons donc ainsi dune quantit de donnes bibliographiques exploiter

    Les problmes de la composition et de lextension de la fort mdivale du Haut-

    Doubs sont abords souvent grands traits par les historiens qui sattachent des zones plus

    tendues ou sinscrivent dans une temporalit plus large31. Mais il ressort de ces tudes de

    synthse la certitude, en ce qui concerne la rgion tudie, de lomniprsence et de

    luniformit du manteau forestier, peine entam par les dfrichements proto-historiques et

    gallo-romains.

    Limplantation des tablissements religieux et la politique de colonisation quils

    conduisirent, relaye bientt par les pouvoirs laques, est connue avec une prcision variable

    par des monographies anciennes appuyes sur les fonds documentaires de ces abbayes ou

    prieurs, et enrichies ou compltes beaucoup plus rcemment par des mmoires de matrise

    ou des travaux drudits locaux32. Ces monographies clairent la question des tapes et de

    limportance de la colonisation religieuse, et accessoirement de la mise en valeur du

    29 J. BOICHARD (dir.), Le Jura de la Montagne lHomme, Lausanne : Privat/ Payot, 1986 J.-Cl. DAUMAS, L. TISSOT (dir.), LArc jurassien. Histoire dun espace transfrontalier, Ma-Erti, Cabdita d. Vesoul, Yens-sur Morges, 2004. 30 P. MAILLEFER, Histoire du Canton de Vaud ds les origines, Lausanne : Payot, 1903 ; R. PAQUIER, Le Pays de Vaud, des origines la conqute bernoise, Lausanne : Librairie Rouge, 1942 ; V. DURUSSEL, J.D. MOREROD, Le Pays de Vaud aux sources de son histoire, Lausanne : Payot, 1990 etc. 31 Les Hommes et la Fort en Franche-Comt, Paris : Bonneton, 1990. 32 Lhistoire locale fournit des monographies trs intressantes (recherches dhistoriens, mmoires de matrise, travaux drudits locaux) qui permettent dapprhender les problmes ruraux et forestiers avec plus de prcision, mme si trs souvent ces tudes ne se limitent pas au Moyen ge. Nous renvoyons le lecteur la bibliographie.

  • 32

    territoire conscutive aux dfrichements. La synthse en revient Ren Locatelli33qui a trait

    magistralement lhistoire de la colonisation du Haut-Doubs au Moyen ge ; lhistorien met

    en lumire le rle et linfluence dterminants du pouvoir ecclsiastique dans le contexte de

    lessor du monachisme, la concurrence avec le pouvoir laque de grandes familles dirigeantes,

    la structuration administrative et religieuse issue du double rseau des seigneuries et des

    paroisses. Les apports trs riches de ses recherches constituent un substrat prcieux et des

    pistes dinvestigation pour le prsent travail, surtout en ce qui concerne le beau Moyen

    ge (XIe-XIIIe sicles). Toutefois, la perspective de Ren Locatelli tant avant tout

    religieuse, la ralit forestire, bien quelle soit voque pisodiquement, nest pas lobjet de

    son tude.

    La question technique des dfrichements nest pas traite pour elle-mme dans le

    Haut-Doubs. Il faut se rfrer des tudes concernant dautres rgions34 ou des synthses

    gnrales. Les consquences de laction anthropique sur le milieu naturel sont analyses, entre

    autres, par Georges Bertrand qui, dans lHistoire de la France rurale35 se penche sur certains

    aspects de lhistoire forestire. Il met en vidence le dsquilibre des agrosystmes caus par

    les dfrichements dans une socit o la fort frontire nouvelle , terre de dsir , joue un

    rle primordial dans lenvironnement matriel et mental. Il tudie par ailleurs les dbuts dune

    rglementation visant, pour la premire fois dans lhistoire, repousser les menaces qui

    psent sur une ressource naturelle. Il estime que la fort franaise est devenue, partir des

    XIIe XIIIe sicles, une fort rsiduelle lquilibre menac et voit dans lvolution de la

    fort ouverte la fort ferme une prise de conscience qui touche toutes les rgions.

    Toutefois, mme si les risques dune surexploitation et dun appauvrissement de la ressource

    forestire sont une ralit tangible dans certains secteurs, ce bilan plutt sombre est sans doute

    rviser pour ce qui concerne la haute valle du Doubs.

    33 R. LOCATELLI, La rgion de Pontarlier au XIIe sicle et la fondation de Mont-Sainte-Marie. Etude de ses origines et de son dveloppement , in M.S.H.D.B, 1967, p. 1-87 ; Le Moyen ge ou la naissance du Haut-Doubs in La Haute Valle du Doubs, C.U.E.R., Besanon, 1981 ; Le peuplement du Haut-Jura jusqu lan mil , in LEtude dun pays comtois : le Haut-Jura, CU.E.R., 1990, n7 p.79-89 ; Une priode obscure de lhistoire , in Bonnevaux et ses environs, C.U.E.R., Universit de Besanon, 1980, p.33-44 ; LAbbaye de Mont-Sainte-Marie et le Haut-Doubs forestier : 800 ans dhistoire, Dijon, 1999. 34 Robert FOSSIER pour le nord de la France (Paysans dOccident (XIe-XIVe sicles), Paris : P.U.F.,1984 ; Hommes et villages dOccident au Moyen ge, Paris : Publications de la Sorbonne, 1992), Charles HIGOUNET pour le centre et le sud ( Dfrichements et villeneuves du Bassin Parisien (IXe-XIVe sicles), Paris, 1990 ; Paysages et villages neufs du Moyen ge, Recueil darticles, Bordeaux, 1975 ; Villeneuves et bastides dsertes , in Villages dserts et histoire conomique, Paris, 1965, p. 253-265 (Les Hommes et la terre IX) ; Les forts de lEurope occidentale , in Agricoltora e mondo rurale in occidente nellalto medievo, Gent, 1966), consacrent leur tude lhistoire des campagnes et accordent une place aux dfrichements, mais ceux-ci sachevant la fin du XIIIe sicle dans les rgions concernes, ltude ne stend pas la fin du Moyen ge. 35G. BERTRAND, Pour une histoire cologique de la France rurale , in Histoire de la France rurale (G. Duby dir.), t.1, Paris : Le Seuil, 1975.

  • 33

    Les questions dadministration et de gestion forestires sont claires par des travaux

    rcents. Pierre Gresser, qui a consacr une partie de ses recherches la gruerie36 , fait

    lhistoire mticuleuse et approfondie dune institution destine uniquement aux eaux et forts

    princires la fin du Moyen ge, cre sous Eudes IV (1330-1349) pour rationaliser la mise

    en valeur dune partie du domaine comtal . Lauteur a publi, parmi une abondance

    douvrages fondamentaux dans lesquels la fort occupe une place prpondrante 37 , des

    articles sur la rglementation naissante et les efforts de gestion du patrimoine forestier axs

    sur le comt de Bourgogne au bas Moyen ge. Mais la haute valle du Doubs, qui chappe

    la sphre comtale, est hlas pour nous, voque trs ponctuellement.

    La surexploitation des forts est un phnomne qui prend toute son ampleur lpoque

    moderne mais dont on commence mesurer les dangers la fin du Moyen ge ; Franois

    Vion-Delphin38 qui se consacre lhistoire forestire comtoise de lpoque moderne, souligne

    la longue volution de la fin du Moyen ge au XVIIIe sicle, le lent passage dune fort-

    ressource dont lintrt tient aux droits dusage, une fort-capital dont le besoin en

    combustible des hommes fait la valeur, le glissement dune exploitation empirique une

    sylviculture raisonne ; de cette tude des spcificits forestires de lpoque moderne

    ressortent des informations essentielles qui, par comparaison et par une projection

    rtrospective, clairent la situation mdivale.

    La vie rurale en gnral et lagriculture en particulier sont des domaines bien

    documents ; on trouve depuis la fin du XXe sicle en effet, des synthses qui attachent

    autant dimportance lhistoire rurale, aux problmes de lconomie agricole, la vie des

    campagnes quaux grands vnements et aux problmes politiques. 39

    Lhistoire comtoise fournit les donnes indispensables sur le cadre politique et

    vnementiel de notre tude, ainsi que sur la colonisation et lorganisation administrative

    accompagnant la conqute de lespace agricole. Mais si, ds le XVIe sicle, Gilbert Cousin de

    36 P. GRESSER, La gruerie du comt de Bourgogne aux XIVe et XVe sicle, thse de doctorat dtat, Universit de Dijon, 1994. Du mme auteur La Gruerie du Comt de Bourgogne aux XIVe et XVe sicles, Turnhout : Brepols, 2004. 37 P. GRESSER, Pour une histoire du Sapin en Franche-Comt au Moyen ge, in Le Sapin, enjeux anciens, enjeux actuels, Andre Corvol (dir.), Paris : LHarmattan, 2001, p. 237-261. 38 F. VION-DELPHIN, La fort comtoise de la conqute franaise la rvolution ( 1674- fin XVIIIe sicle), thse, 1995 ; participation louvrage collectif : Les Hommes et la fort en Franche-Comt, Paris : Bonneton,1990 ; Les sources forestires comtoises aux XVIIe et XVIIIe sicles : abondance, varit, dispersion , in Publications du CUER, 1982, n4, p. 73-84, ainsi quune grande quantit darticles et de publications sur lhistoire forestire comtoise des XVIe XXe sicles (cf. bibliographie la fin du prsent ouvrage). 39 En ce qui concerne la Franche-Comt au bas Moyen ge, les synthses de P. GRESSER, La Franche-Comt au temps de la guerre de Cent Ans, Besanon : Ctre, 1989 et Le Crpuscule du Moyen ge en Franche-Comt, Besanon : Ctre, 1992, traitent les questions dhistoire rurale.

  • 34

    Nozeroy 40 voque la fort pour en clbrer limmensit et la richesse inpuisable, si

    lhistorien Gollut41 insiste sur limportance quelle revt tous gards pour la rgion, les

    historiens ultrieurs des XVIIIe, XIXe sicle et du dbut du XXe sicle naccordent gure

    dattention ce sujet : Dunod de Charnage42, Edouard Clerc43, Lucien Fbvre44, et plus prs

    de nous, Roland Fitier, et tant dautres45 ne font pas -loin sen faut- des ralits concrtes de

    la vie rurale, a fortiori de la fort, leur proccupation premire. Il faut attendre les synthses

    dcisives de Pierre Gresser consacres lhistoire du comt de Bourgogne au bas Moyen

    ge, La Franche-Comt pendant la Guerre de Cent Ans et Le crpuscule du Moyen ge en

    Franche-Comt pour que soient associes lhistoire des faits et des rouages de la vie

    politique, lanalyse de la vie sociale, conomique, de la civilisation, des mentalits, un

    tableau prcis de la vie rurale.

    Ainsi notre tude se fondera dune manire conventionnelle sur des sources

    archivistiques et senrichira des apports ou des clairages dune documentation

    bibliographique historique importante. Pourtant, limiter linvestigation aux donnes de

    lhistoire pure serait se priver dinformations essentielles et dterminantes que peuvent

    fournir les disciplines complmentaires de lhistoire. Les recherches archologiques en

    particulier, constituent un apport incontournable pour les poques pr- et protohistoriques ;

    ltude des gisements jurassiens diffrentes priodes est le seul moyen dapprhender les

    progrs de lanthropisation sur les plateaux et la haute chane jurassienne, ainsi que les usages

    primitifs du bois. Des travaux comme ceux dYves Jeannin pour la priode romaine mettent

    en vidence, grce ltude toponymique (termes joux et Jura ) les limites de la

    couverture de rsineux. La microtoponymie justement, qui selon A. Daubigney46 peut tre

    comprise la fois comme un mode de fonctionnement de la mmoire collective et comme un

    40 G. COUSIN, La Franche-Comt au milieu du XVIe sicle, 1552, publi par E. MONOT, Lons-le-Saunier, 1907. 41 L. GOLLUT, Les Mmoires historiques de la Rpublique squanoise et des princes de la Franche-Comt de Bourgogne, Dole, 1592. 42 F. DUNOD de CHARNAGE, Histoire des Squanois et de la province squanoise etc., Dijon, 1735 ; du mme Mmoires pour servir lhistoire du Comt de Bourgogne etc., Besanon, 1740. 43 E. CLERC, Essai sur lhistoire de la Franche-Comt, Besanon : Ch. Marion, 1870. 44 L. FEBVRE, Histoire de la Franche-Comt, Paris : Boivin et Cie d., 1912, 2e d. 1932. 45 R. FIETIER (dir.), Histoire de la Franche-Comt, Toulouse : Privat, 1977, rd. 1985 ; L. LERAT, P. GRESSER, M. GRESSET, R. MARLIN, Histoire de la Franche-Comt, Paris : P.U.F., Que sais-je ? , n268, 1981 (rd. de 1968) ; J.-P. REDOUTEY, La Franche-Comt au Moyen ge (XIIIe-XVe sicles), Wettolsheim : Mars et Mercure, 1979. 46 A. DAUBIGNEY, CNRS Besanon.

  • 35

    systme de reprsentation de l'espace est sollicite, malgr les difficults de datation,

    comme un outil supplmentaire de connaissance de la ralit forestire.

    Au-del, on doit mme considrer quil est difficile denvisager ltude historique de

    la fort sans recourir une pluridisciplinarit fconde, sans faire appel aux sciences naturelles

    et particulirement aux donnes des tudes paloenvironnementales. Comment ignorer les

    acquis de la recherche exprimentale, se priver dinformations rigoureuses et clairantes,

    quand les traces sont inexistantes, que les sources crites font dfaut ou que lenqute

    archivistique reste infructueuse 47? Aprs la gologie, la pdologie, la climatologie, la biologie

    vgtale, dendrochronologie, palynologie, sdimentologie, anthracologie, et dautres

    disciplines scientifiques vont fournir un apport incomparable dans la rsolution de questions

    comme la constitution ou lvolution du milieu naturel sur lequel lhomme agit, des temps les

    plus reculs au Moyen ge tardif, questions qui vont occuper un espace assez important dans

    une premire tape de ce travail. Il et t plus simple de se contenter de rsumer les

    conclusions acquises par lune ou lautre de ces disciplines, mais il nous a sembl ncessaire,

    dans une perspective plus pdagogique et dmonstrative, au risque dtre accuse de

    digression, de confronter les rsultats obtenus par diffrentes mthodes scientifiques aprs en

    avoir pralablement rappel la dmarche spcifique. Mais que lhistorien puriste ne soit

    pas choqu par ce mlange des genres, la suite de lexpos sacrifiera aux us et coutumes

    dune recherche plus acadmique !

    La structure gnrale reflte la conception dialectique du problme dont elle pose au

    pralable les donnes.

    Dans cette perspective, une premire partie sattache dterminer les caractristiques

    du milieu naturel auquel lhomme mdival a d se mesurer dans la haute valle du Doubs, ce

    qui revient tenter de dfinir la physionomie et les particularits dune fort mdivale qui

    rsulte de la conjonction dune dynamique naturelle et dune action anthropique progressive

    et trs limite. Ltude commence par une situation gographique et environnementale de la

    haute valle du Doubs. Une seconde tape consiste montrer, travers lanalyse de

    47 Pierre GRESSER a dmontr les mrites de linterdisciplinarit quil a dailleurs mise en pratique plusieurs reprises (P. GRESSER Lindispensable pluridisciplinarit dans ltude de la rupture des cosystmes : le cas de la colonisation de la chane jurassienne au Moyen ge , in Equilibres et ruptures dans les cosystmes depuis 20000 ans en Europe de lOuest, Actes du colloque international de Besanon, 18-22 sept. 2000, H. RICHARD et A. VIGNOT (dir.), Annales Littraires , Srie Environnement, Socits et Archologie, n3.

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    lcosystme forestier, que la rgion offre un milieu particulirement propice au

    dveloppement de la fort. La troisime tape sintresse la fort naturelle dans sa longue

    volution dtermine par des fluctuations climatiques particulires ; cest alors loccasion de

    tenter de reconstituer les conditions du climat mdival par toutes les mthodes dont dispose

    la science actuelle pour mieux comprendre quelle fut linfluence de ce climat sur la fort du

    Haut-Doubs.

    Le comportement antinomique de l'homme est ensuite analys en deux volets.

    La deuxime partie tudie le rapport destructeur de lhomme la fort : elle met en

    vidence le lent processus danthropisation qui, de la priode prhistorique la plus recule la

    fin du Moyen ge, associe linstallation humaine, une action sur la fort alliant prdation et

    dfrichements. Dans une premire tape, nous tentons de mettre en lumire limpact humain

    sur la fort, en suivant la progression de lanthropisation depuis la priode prhistorique

    jusqu la fin de lpoque gallo-romaine. La seconde tape sattache plus particulirement

    la colonisation et aux dfrichements mdivaux du haut Moyen ge et du beau Moyen

    ge.

    Les paradoxes (originalits) de l'anthropisation de la rgion mritant un examen plus

    approfondi, la troisime partie est centre sur les singularits de la colonisation de la haute

    valle du Doubs et de lhistoire des dfrichements au Moyen ge. Laccent est mis sur la

    chronologie originale des dfrichements mdivaux dans la haute valle du Doubs, et la

    recherche de ses causes. Une seconde tape est consacre aux modalits des dfrichements :

    modalits opratoires (promoteurs et acteurs), modalits techniques et consquences

    cologiques du dboisement. Une troisime tape est axe sur la mise en valeur du territoire

    conquis sur la fort : amnagement du territoire, mise en place et volution de structures

    sociales destines rgir les populations nouvelles, exploitation agricole dans toutes ses

    dimensions.

    La quatrime partie, second volet de l'alternative antithtique montre, travers ltude

    des diverses fonctions de la fort, que, malgr lobstination de lhomme labattre, la fort est

    vitale pour le montagnard mdival.

    Loin dtre un dsert, la fort est dabord un milieu de vie et un lieu de passage.

    Dautant plus que la fort reste pour lhomme comme pour lanimal une pourvoyeuse de

    nourriture et de produits pharmaceutiques. Mais la fort trouve toute son importance comme

    gisement de matires premires diverses, secondaires comme la poix, les corces, mais surtout

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    primordiales comme le bois, bois duvre mais aussi combustible domestique et source

    dnergie pour lartisanat en essor. Les problmes lis au traitement et lexploitation du bois,

    conditionnement, transport, commerce sont alors examins.

    La cinquime partie qui constitue la syntse se proccupe dune certaine prise de

    conscience face aux dangers qui menacent la fort et des solutions bauches pour rsoudre le

    paradoxe; elle examine les consquences de la contradiction sociale, conomique, politique

    qui jaillit de la situation.

    Dans un premier temps, ltude porte sur les menaces nouvelles qui psent sur la

    rserve ligneuse, dforestation excessive inhrente aux dfrichements dune part, fragilisation

    due lexploitation et dangers dune surexploitation. Un second volet sapplique tudier la

    fort comme un enjeu conomique au sein dun conflit dintrts multiples tandis que le

    troisime volet concerne les solutions qui soffrent ds lors aux propritaires comme aux

    usagers de la fort pour pallier ces dangers.

    Tirant le bilan de cette volution des rapports de lhomme de la fin du Moyen ge

    avec sa fort, la conclusion sinterrogera sur la porte scientifique de cette tude ainsi que

    sur lactualisation possible des problmatiques souleves.

    ~~~

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    TABLE DES ABREVIATIONS ET SIGLES

    ACO Archives dpartementales de la Cte dOr ACV Archives cantonales vaudoises ADD Archives dpartementales du Doubs A.L.U.B. : Annales littraires de lUniversit de Besanon. Annales ESC : Annales Economies, Socits, Civilisations ; publications de lEcole

    des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de 1946 1993. Barbizier Barbizier : Almanach populaire comtois devenu partir de 1971, Bulletin

    de liaison du Folklore comtois. BMB Bibliothque municipale de Besanon B.S.F.F.C. Bulletin de la Socit forestire de Franche-Comt et des provinces de lEst. BHV Bibliothque historique vaudoise, Lausanne, 1940 CERCOR Centre europen de recherche sur les congrgations et ordres religieux. C.T.H.S. Comit des travaux histor